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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2014 - A la Une
Jeudi, 04 Décembre 2014 00:00

Psychologie

 

Le succès de la superstition

Le Costa Concordia a levé l’ancre un vendredi 13, un joueur chaussera toujours le pied gauche en premier, «l’horoscope l’avait prédit»: les comportements superstitieux sont très fréquents. Les chercheurs se demandent pourquoi.

2014-49-15ARedouter un chat noir, déployer des rituels pour briller dans une épreuve sportive, croire à l’astrologie ou à la voyance,... Le champ des superstitions est quasi infini. Au cœur du phénomène se situe toujours la volonté d’avoir un sentiment de contrôle sur les événements afin d’attirer la chance ou d’éloigner la malchance.
Des traits de personnalité semblent favoriser la superstition, notamment le neuroticisme, cette propension à s’inquiéter sans cesse dans la vie, l’instabilité émotionnelle ou la tendance au pessimisme. Autre facteur prédisposant: posséder ce que les psychologues appellent un locus de contrôle externe. Chacun a en effet la conviction que les événements sont ou bien le résultat de ses actions et performances (on parle alors de locus interne) ou de facteurs hors de sa portée: le hasard, la chance, des personnes influentes, des institutions,...
«Les travaux scientifiques suggèrent que chez le sujet normal, la personnalité ne serait pas la clé de voûte du phénomène superstitieux», précise Emmanuèle Gardair, maître de conférences à l’Université de Reims et coauteure d’un ouvrage récent intitulé La superstition aujourd’hui (Editions De Boeck, 2014). Les contextes anxiogènes seraient un facteur explicatif plus important. C’est pourquoi les pratiques superstitieuses sont beaucoup plus fréquentes durant les crises économiques ou les guerres.

Le jour du Costa Concordia

Les professions où l’insécurité est forte sont particulièrement touchées; c’est le cas des marins qui baptisent leur bateau pour en éloigner le mauvais sort. Aussi n’a-t-il pas échappé aux professionnels de la mer que le magnum de champagne lancé contre la coque du Costa Concordia le 7 juillet 2006 ne s’était pas brisé. Et que le paquebot avait appareillé un vendredi 13 pour la croisière qui s’est achevée dans un naufrage meurtrier.
Dans certaines activités où les notions de chance et de malchance sont jugées déterminantes dans la performance, la superstition trouve un terreau fertile. C’est le cas des sportifs de haut niveau qui multiplient les signes de croix, des acteurs ou des traders.
La plupart du temps, l’individu superstitieux ignore quel est le fondement des croyances auxquelles il adhère. Par exemple, l’idée que croiser ses couverts à table amènerait le malheur dans la maison: qui connaît encore l’origine de cette croyance? Or autrefois, agir ainsi offensait à Dieu, Jésus étant mort sur la croix. Bref, dans la plupart des superstitions, la relation de cause à effet, certes irréelle, échappe totalement à l’individu superstitieux. Sa croyance repose donc sur du sable et pourtant, elle reste d’airain.

La croyance réalisée

Un phénomène propice à entretenir les croyances superstitieuses est celui des corrélations illusoires. De quoi s’agit-il? Dans leur livre, Emmanuèle Gardair et Nicolas Roussiau en donnent une illustration éloquente: «Si je pense qu’un chat noir porte malheur et que je croise réellement un chat noir, le premier problème rencontré, quelle que soit sa nature, sera associé à la catégorie ‘malheur’. A partir de là, je développerai des comportements soit d’évitement soit de conjuration».
Un autre élément primordial est le biais de confirmation. Prenons le cas des croyances en lien avec l’astrologie ou la voyance. Il est bien démontré que le sujet superstitieux tend à ne retenir que les prédictions qui semblent s’être réalisées, fussent-elles très en deçà de ce qui avait été annoncé, et à oublier toutes les autres. Si son horoscope lui a promis la fortune et qu’il gagne 100 francs au casino, le sujet superstitieux sera convaincu que les astres avaient vu juste.
Il y a plus interpellant: dans le phénomène dit des prophéties autoréalisatrices, l’individu modifie plus ou moins consciemment ses comportements de sorte que se réalise un présage auquel il croyait. Par exemple, si une voyante évoque un accident de voiture, la personne qui l’a consulté, désormais emplie d’angoisse, risque de changer inopportunément son attitude au volant et de provoquer une collision ou une sortie de route. La superstition incarnée par la croyance dans les pouvoirs du voyant s’en trouvera renforcée. «Le simple fait de suggérer quelque chose peut le créer, insiste Emmanuèle Gardair. Les croyances superstitieuses peuvent donc avoir de graves conséquences.»

Les intellectuels aussi

«Il y a plusieurs dimensions dans une croyance, souligne Emmanuèle Gardair. A côté des éléments de connaissance, il existe une part importante d’affectivité sur laquelle les arguments rationnels n’ont pas de prise. La pensée scientifique, par exemple, ne rassure pas nécessairement et ne gomme pas toutes les angoisses. De fait, la pensée magique fonctionne souvent en parallèle, plus ou moins latente ou plus ou moins affirmée selon les circonstances.» Voilà qui explique pourquoi un niveau d’études élevé ne met pas à l’abri des pratiques superstitieuses. Le niveau socioéconomique et culturel module surtout le type de croyances: ainsi, la consultation des horoscopes est prisée par les personnes qui ont fait peu d’études. Mais les universitaires peuvent aussi croire au paranormal.
Cela a été observé par les sociologues français Daniel Boy et Guy Michelat. D’après leurs travaux, les titulaires d’un diplôme du secondaire ou universitaire non scientifique, avec un niveau culturel assez ou très élevé, adhèrent volontiers aux parasciences (paranormal et astrologie). Ils pensent «que la science ne peut pas tout expliquer». Ou que des explications scientifiques nouvelles vont remettre en cause certaines théories existantes. Comme l’écrivent Boy et Michelat, «la croyance n’est pas vécue par ces personnes comme un refus de la rationalité». Par contre, les scientifiques proprement dits seraient beaucoup plus réticents à l’égard du paranormal.

Philippe Lambert

Mise à jour le Jeudi, 04 Décembre 2014 10:27
 

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