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top news photography Promettre la chasteté, et après?

«C’était facile au séminaire: on se lançait des vannes, on plaisantait sur le sujet. Mais on était portés par une ambiance de camaraderie. Ensuite, on se retrouve seul dans le ministère! La sexualité, c’est toute une vie. On ne peut pas dire à 22 ans: ‘Ça y est, je suis chaste’. Il faut un processus d’accompagnement», estime Maxime Morand, qui a quitté le sacerdoce après cinq ans pour se marier, en 1986. Il a travaillé par la suite dans les ressources humaines et regrette que l’Eglise n’ait pas, comme toute grande entreprise, une instance de régulation externe. Pour en savoir plus...
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Articles 2014 - A la Une
Jeudi, 27 Novembre 2014 00:00

Jean Ziegler

 

Je suis un menhir au milieu des ruines

Imprécateur aux accents prophétiques, marxiste libertaire, pourfendeur des banques et d’un ordre mondial inique: à 80 ans, Jean Ziegler n’a pas dit son dernier mot avec la refonte de l’un de ses livres, Retournez les fusils! Choisir son camp. Et s’il n’a pas encore tout révélé sur ce qui l’anime, il évoque désormais sa foi. Impossible n’est pas socialiste.

2014-48-zieglerJean Ziegler ne connaît pas la retraite. Une réalité mille fois méritée pour les travailleurs usés par le labeur physique. Mais un acte de capitulation pour un intellectuel combattif comme lui. A 80 ans, l’heure des comptes est pourtant dans l’air. Le lieu où le sociologue reçoit soulève justement la question du bilan. C’est un bureau loué dans un bâtiment du défunt Institut universitaire d’études du développement (IUED), aux Pâquis, à Genève.
L’IUED, il n’y a pas si longtemps, autant dire un autre siècle, était «un lieu de rencontre, un espace de liberté et un foyer scientifique exceptionnel dévoué au tiers-monde», raconte Jean Ziegler. Il y a enseigné avec passion, il en parle avec nostalgie: «Son noyau était l’Institut africain. Créé en 1961, en pleine décolonisation, il forma d’abord des cadres du continent noir. Très vite, l’IUED s’est diversifié, élargissant ses champs d’intérêt à l’Amérique latine, à l’Asie, quel succès!».

Au cœur de la bête

Mais en 2008, le trublion universitaire genevois fusionne avec les Hautes études internationales (HEI). Son faux frère, Sciences Po lémanique collet monté, se révèle être son vrai ennemi. «Désossé, démantelé», l’IUED est purgé de sa singularité au sein de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID), que tout le monde nomme The Graduate Institute, Geneva. Langue d’enseignement: anglais. Ecolage: prohibitif. Ambition: à l’opposé de l’IUED. «Un Africain ne peut y étudier que s’il est fils de ministre», déplore Jean Ziegler.
La Confédération et les huiles locales célèbrent une victoire de la Genève internationale et de la diplomatie suisse. Mais une autre idée de la ville du bout du lac s’est évanouie dans ce projet de pointe calqué sur le modèle anglo-saxon. «C’est une affaire néolibérale, une victoire du grand capital qui forme les cadres des multinationales!» Cerné dans son bureau, tel un symbole ultime de la résistance, Jean Ziegler est l’illustration de sa lutte contre ce «capitalisme prédateur» à la voracité insatiable. Il le souligne dans Retournez les fusils! Choisir son camp. Il sourit. Avec gravité: «Je suis un menhir au milieu des ruines».
Pourquoi pas un livre neuf au lieu de cette révision augmentée d’un ouvrage de 1980? «Mon éditeur et ami Olivier Bétourné va en vacances avec son épouse, la psychanalyste Elisabeth Roudinesco, à Salerne chaque année. Sur le chemin, ils s’arrêtent à Genève. Après un repas à La Perle du Lac, nous regardons la rade, c’est beau, la nuit tombe, et les enseignes des banques et des bijouteries de luxe s’allument, scintillantes, victorieuses. Olivier me demande ironiquement: ‘A quoi ont servi toutes tes années de combat?’».

Scandale de la pauvreté

Ce pourrait être une invitation à rédiger des mémoires. Ce n’est pas le genre de Jean Ziegler. Il préfère retracer son «autobiographie intellectuelle» en actualisant Retournez les fusils! Choisir son camp. «Ah, Genève qui croule sous le fric...», lâche-t-il. On le reprend: sa lutte contre les banques ne l’a-t-elle pas amené à négliger la Suisse du labeur et de la pauvreté? Réponse catégorique: «Non, jamais. 12% de la population genevoise est à l’assistance publique, elle ne peut vivre de ses revenus dans la sixième place financière au monde. Où est la répartition des richesses? C’est fou! L’élite et l’oligarchie financière suisse sont habiles pour cacher la pauvreté dans notre pays».
Pour Jean Ziegler, cette hypocrisie tire sa racine dans la doctrine de la justification de la foi du calvinisme. «Si la richesse est un signe de la grâce de Dieu, la pauvreté a aussi sa raison d’être. Elle est justifiée par une raison supérieure. Cette théorie religieuse a légitimé l’expansion du capitalisme. Cela, je ne l’ai jamais accepté!» Ce «jamais» remonte à l’enfant qu’il fut à Thoune, à l’âge de 13-14 ans, quand il «chevauchait son vélo rutilant» et passait devant le marché de bétail où l’on plaçait les enfants miséreux de l’Oberland bernois.
«Je me demandais pourquoi j’étais bien portant, mangeais à ma faim, avais de jolis vêtements, allais à l’école, mais pas eux. On a longtemps dit que ces enfants étaient ‘placés’. Ils étaient en fait vendus comme des objets, souvent maltraités.»
Le petit Jean demandait à son père pourquoi. Mais le président du tribunal de Thoune, en bon bourgeois protestant, répondait que «Dieu l’a voulu». Jean Ziegler lève les bras... Et précise: «Mon père, un homme cultivé, mais très réservé, m’a donné beaucoup d’amour. Comme ma mère. C’est fondamental pour un enfant. Je leur en suis profondément reconnaissant». Avec le recul, les divergences politiques avec son milieu d’origine ont fait place à une certaine gratitude. Pas à la génuflexion. «Je ne voulais pas que ma vie soit une reproduction de ce fatalisme confortable.»

Marxiste et croyant

C’est dans le Paris de la fin des années 1950, au contact de Sartre, que le marxisme lui apporte des éléments de réponse, une grille de lecture idéologique. Jean Ziegler fréquente le groupe Clarté qui sympathise avec les indépendantistes algériens. Il se met à «perdre» son passeport, à porter des valises pour des amis. «Pas grand-chose, dit-il. C’était le réseau Jeanson.» Mais il se pose beaucoup de questions. Une crise de conscience, des remords? Il sent que «quelque chose» lui manque.
On hasarde: «Quoi?». La réplique fuse comme la foudre. «L’eschatologie.» Le discours prophétique sur la fin des temps. L’espérance communiste n’est-elle pas un christianisme sécularisé? «J’ai rencontré un homme extraordinaire, le jésuite Michel Riquet. Résistant, déporté à Mauthausen, il a toujours gardé des liens très forts avec ses camarades de détention, communistes, francs-maçons, athées, juifs ou chrétiens.»

l’amour plus fort que tout

A son contact, Jean Ziegler trouve des réponses. Tandis que l’étudiant en sociologie porte des cageots aux Halles, réfléchit aux rapports de production et voit l’abbé Pierre au milieu des indigents, le religieux l’ouvre à une autre dimension de la réalité. «Au-delà du visible, il y a l’invisible. La foi est mystérieuse, elle a germé en moi. Que faire pour entrer dans le royaume de Dieu? Et Riquet m’a fait lire Matthieu...» Et il cite tout de go les œuvres de miséricorde de l’Evangile selon saint Matthieu: «J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger et vous m’avez accueilli; j’étais nu et vous m’avez habillé; j’étais malade et vous m’avez rendu visite; j’étais en prison et vous êtes venus vers moi» (25, 35-37).
«Le mystère de la relation dépasse de beaucoup le mystère de l’être», poursuit Jean Ziegler. Pour que cette relation advienne, encore faut-il un moteur à toute épreuve. Et refuser les tentations: «Selon la Bible des Bénédictins de Jérusalem, le Christ n’a pas dit ‘Il faut rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu’, mais ‘Loin de moi!’ quand on lui a présenté une pièce de monnaie avec l’effigie de l’empereur Auguste». Il enchaîne: «Vous savez, la plus grande force à l’œuvre dans ce monde, c’est l’amour. Riquet m’a fait découvrir saint Augustin: ‘Aime et fais ce que tu veux’. J’étais abasourdi. Je ne peux pas imaginer que cette existence soit vaine, que la mort soit le terme de la vie». Liant l’Evangile à l’utopie révolutionnaire, le Bernois se convertit au catholicisme dans une chapelle à Gentilly. «Je n’aime pas ce terme!», rétorque-t-il. «La conversion, c’est comme passer d’une organisation à une autre. Pour moi, c’est beaucoup plus bouleversant», confesse-t-il avec une pudeur désarçonnante.

«Qui peut se dire chrétien?»

Silence. Répit. L’invisible a besoin d’une audience muette. Pourquoi ne pas s’être déclaré croyant? On imagine que son milieu marxiste l’aurait vu de travers. «Qui peut se dire chrétien? Qui peut se dire révolutionnaire? Le Che Guevara, oui. Pas moi! Ce sont des exigences immenses. Qui est à la hauteur?» Il secoue la tête. «Je n’arrive pas à aimer mes ennemis, je l’avoue.»
Sa foi s’accommode aussi mal des institutions. «Victor Hugo disait: ‘Je déteste toutes les Eglises, j’aime les hommes, je crois en Dieu’. Le pape actuel m’est plutôt sympathique. Mais le Vatican est un Etat médiéval, une organisation de contrainte qui excommunie alors que le Christ a dit ‘Tout est grâce’. Grotesque! Ils feraient mieux de vendre leurs Raphaël pour les pauvres.» On arrache un aveu: «Après tout, il y a aussi des chrétiens dans l’Eglise». Et de moins en moins de socialistes dans les instances socialistes...
Jean Ziegler reste fidèle à lui-même. Certainement parce qu’il sait que Dieu n’aime pas les tièdes et que la rémission des péchés est promise à ceux qui croient – envers et contre tout. Alors, un jour, saint Pierre l’accueillera au paradis. Où il causera des forces et des faiblesses de Marx avec Thomas Sankara, son papa et le bon Dieu.

Thibaut Kaeser

Mise à jour le Jeudi, 27 Novembre 2014 10:43
 

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