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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2014 - A la Une
Jeudi, 30 Octobre 2014 00:00

Crémation

 

Eglise: de la condamnation à la tolérance

Avec la Grande-Bretagne, notre pays est champion d’Europe de la crémation – près de 90% des Suisses y ont recours. Plus qu’une mode, c’est un changement culturel. Mais pourquoi ce choix? Quelles implications psychologiques et pastorales? Qu’en dit l’Eglise?

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En Suisse romande, même les cantons catholiques s’y sont mis (voir pages 15-16). Contrairement à l’islam, au judaïsme et à l’orthodoxie, qui s’y opposent au nom du respect de l’intégrité du corps.
Pourtant, l’Eglise a longtemps condamné la crémation avant de la tolérer, en 1963, en plein concile Vatican II, dans la mesure où elle ne contredit pas l’espérance dans la Résurrection des corps.

Pas de dispersion

Aujourd’hui, prenant la mesure de ce changement culturel, elle s’efforce de proposer aux familles un accompagnement et un rituel qui permettent un travail de deuil – en ce domaine, les pratiques pastorales, quand elles ne sont pas absentes, sont encore hésitantes.
Pour répondre aux familles en quête de repères, la Commission de liturgie et de pastorale sacramentelle de la Conférence des évêques de France a publié récemment une Note à propos de la crémation qui rappelle quelques recommandations: la crémation a lieu après les funérailles à l’église en présence du corps du défunt et les cendres devraient «être déposées dans un lieu d’accueil définitif», tombe ou colombarium. Car «le sens chrétien doit détourner de pratiques comme la dispersion des cendres ou la conservation de l’urne à domicile». «Il y a là, précise le document, un enjeu important pour l’Eglise.»
La Conférence des évêques suisses, de son côté, n’a publié aucun document à propos de la crémation et de la destination des cendres. Ni la législation suisse ni la législation française, d’ailleurs, ne statuent sur ce dernier point.
Reste que la crémation revêt pour l’Eglise des enjeux anthropologiques, sociaux, pastoraux et liturgiques. Le guide pastoral Dans l’espérance chrétienne, édité chez Mame en 2008 par l’Association épiscopale liturgique pour les pays francophones et adopté par les Conférences épiscopales, donne des repères. La partie consacrée à l’accompagnement de la crémation a été confiée à l’abbé François-Xavier Amherdt, professeur de théologie pastorale à l’Université de Fribourg, à qui nous empruntons nombre de réflexions.

Raisons multiples

Pourquoi, au début du 21e siècle, choisit-on de se faire incinérer? Les raisons sont nombreuses: écologiques, économiques, pratiques et philosophiques. Certains invoquent l’hygiè-ne – pollution due aux cimetières, mythe d’une mort «propre» – ou le manque de place – surpopulation des cimetières, la terre appartient aux vivants. D’autres avancent un argument économique: une crémation serait moins onéreuse qu’une inhumation (il y a le monument funéraire en moins, certes, mais il faut s’acquitter d’une taxe de crémation d’environ 500 francs).
Des raisons altruistes ou pratiques peuvent guider le choix: l’urne funéraire n’impose pas l’entretien d’une tombe et on peut l’emmener avec soi.
Nombreuses sont aussi les raisons philosophiques: le corps n’est qu’une enveloppe périssable; le culte des morts est intérieur, on survit dans le souvenir et le cœur de ceux qui restent; le feu est un élément purificateur qui permet d’échapper à la dé-crépitude en effaçant au plus vite les traces du passage par la mort.

Une longue résistance

Pendant des siècles, l’Eglise catholique a vigoureusement condamné la crémation, un rite funéraire qu’elle considérait comme un retour au paganisme – il était pratiqué dans l’Antiquité gréco-latine pour honorer des hommes prestigieux. Continuant la pratique d’Israël selon laquelle l’être humain fait à l’image de Dieu est rendu à la terre, le christianisme a imposé pendant des siècles l’inhumation comme unique modalité funéraire: au temps des persécutions, dans les catacombes, les tombeaux des martyrs servant d’autels pour la célébration de l’Eucharistie; puis, le christianisme étant devenu religion officielle, dans les églises et les cimetières.
Une loi de 789 publiée dans les Capitulaires de Charlemagne punissait de mort l’auteur d’une incinération et la décrétale Detestandae feritatis du pape Boniface VIII en 1229 le frappait d’excommunication. Après des tentatives avortées à la Révolution française, les sociétés maçonniques s’employèrent, au 19e siècle, à nier la Résurrection en pratiquant la crémation. Le Code de droit canonique de 1917 réprouvait la crémation et refusait la sépulture, position confirmée par une instruction du Saint-Office du 19 juin 1926. Enfin, le 8 mai 1963, celui-ci levait les interdictions sans toutefois permettre une célébration à l’endroit de la crémation; cette restriction fut supprimée le 15 août 1968 par le Rituel romain des funérailles.
Le Code de droit canonique de 1983 précise: «L’Eglise recommande vivement que soit conservée la pieuse coutume d’ensevelir les corps des défunts; cependant, elle n’interdit pas l’incinération, à moins que celle-ci n’ait été choisie pour des raisons contraires à la doctrine chrétienne». Et le Catéchisme de l’Eglise catholique de 1993: «L’Eglise permet l’incinération si celle-ci ne manifeste pas une mise en cause de la foi dans la résurrection des corps».

Dimension sociale

Sans parler, en cas de dispersion des cendres, des dégâts psychologiques provoqués par l’absence d’un lieu de mémoire et la disparition de la dimension sociale du défunt. Et de la privatisation de la mort et du souvenir par le fait de garder l’urne chez soi. Finalement, la crémation n’est-elle pas une manière d’occulter la mort dans une société qui en cultive la peur et le déni? Sa pratique généralisée ne conduira-t-elle as, à terme, à la suppression du cimetière comme lieu de mémoire sociale et comme image de la succession des générations? Et dans un monde individualiste comme le nôtre, ne convient-il pas de préserver ces lieux de mémoire que sont les cimetières?
En continuant d’affirmer sa préférence pour l’inhumation, l’Eglise défend des dimensions profondes de la personne humaine: l’éminente dignité du corps humain même après la mort, l’importance des médiations du corps et du temps et la dimension sociale de toute existence humaine.

Humaniser la mort

Quels rituels proposer? A quels moments? Car, écrit l’abbé Amherdt, «le rite aide à conjurer l’événement de la séparation et le non-sens de la mort», il «contribue à humaniser la crémation». L’Eglise offre des textes, des prières et des gestes pour différents moments: à l’église en présence du corps; à la fin de la célébration, au moment du départ du corps pour le crématorium; pendant l’incinération, lorsque les règlements civils autorisent une présence au crématorium; au moment de la remise de l’urne à la famille après la crémation; lors de la déposition des cendres au colombarium, dans la tombe familiale, un cavurne, sur la pelouse du jardin du souvenir ou au pied d’un rosier avec si possible une plaque rappelant l’emplacement où le défunt repose.
L’accompagnement des familles endeuillées est essentiel. Il fait l’objet d’une grande attention pastorale, notamment à travers des équipes de funérailles regroupant laïcs, religieux, religieuses, diacres et prêtres qui offrent une présence après un deuil: visites, coups de fil, messages, écoute, prières, célébrations. L’abbé Christian Schaller, curé de la paroisse francophone de Berne, relève que «si le défunt laisse un conjoint, nous veillons aux contacts avec lui. Chaque année, début novembre, nous commémorons les défunts de l’année. Si un membre de la famille habite sur place, nous l’invitons à prendre part aux différentes activités de la paroisse pour le sortir de l’isolement. Souvent, ces personnes répondent positivement».

Geneviève de Simone-Cornet

 

Mise à jour le Jeudi, 30 Octobre 2014 09:07
 

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