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top news photography Promettre la chasteté, et après?

«C’était facile au séminaire: on se lançait des vannes, on plaisantait sur le sujet. Mais on était portés par une ambiance de camaraderie. Ensuite, on se retrouve seul dans le ministère! La sexualité, c’est toute une vie. On ne peut pas dire à 22 ans: ‘Ça y est, je suis chaste’. Il faut un processus d’accompagnement», estime Maxime Morand, qui a quitté le sacerdoce après cinq ans pour se marier, en 1986. Il a travaillé par la suite dans les ressources humaines et regrette que l’Eglise n’ait pas, comme toute grande entreprise, une instance de régulation externe. Pour en savoir plus...
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Articles 2014 - A la Une
Mercredi, 15 Octobre 2014 00:00

Travailleurs clandestins

 

"Jamais je n'aurais pensé finir nounou à Genève"

Elles viennent d’Amérique latine et des Philippines. Beaucoup sont peu qualifiées. Certaines possèdent d’excellents diplômes. Toutes doivent vivre avec quelques francs par jour. Plongée dans le monde des nounous clandestines de Genève.

2014-42-13AAndrea*, 30 ans, avait tout pour décrocher un bon poste dans une banque. Mais elle a fini nounou à Genève. Au noir et pendant quatre ans. Quatrième sur une vingtaine de candidats sélectionnés dans l’ensemble du Brésil, cette spécialiste en taux de change licenciée en économie obtient en 2010 une bourse pour achever son postgrade à Genève.
BNP Paribas, Espirito Santo,... Andrea visite nombre de banques pendant six mois, puis rédige son travail de diplôme sur les marchés financiers suisse et brésilien. La jeune femme arrondit ses fins de mois comme baby-sitter pour les enfants d’une personne active dans le milieu bancaire.

De banquière à nounou

Elle termine son travail après un an avec la note maximale. Et se prépare au retour. Comme prévu. C’est à ce moment qu’elle rencontre Marc*. «J’ai réussi à prolonger mon permis de séjour de trois mois, explique-t-elle dans un français presque parfait, et le couple pour qui je faisais du baby-sitting a proposé de m’engager comme fille au pair.» Cela lui garantit une rentrée d’argent et lui donne une chance de mieux connaître Marc, un Suisse d’une trentaine d’années. «Mes patrons m’ont assuré que je pourrais facilement obtenir un permis de séjour grâce à eux, précise-t-elle, l’idée étant de trouver un job dans mon domaine, notamment grâce à leurs contacts.»
Mais le couple, un banquier et une fonctionnaire genevoise, la mène en bateau. Elle est payée au noir 2000 francs par mois pour s’occuper du lundi au vendredi (de 8h à 18h) de deux enfants et un bébé. La tâche d’Andrea ne se limite pas à la garde des enfants. Elle prépare le repas de midi et s’occupe du ménage – trois étages et une grande salle au soussol, sans oublier l’extérieur, avec piscine...

Une parmi tant d’autres

«La femme qui s’occupait du ménage s’est effacée petit à petit. Comme je n’aime pas le désordre, j’ai pris le relais sans faire trop attention. J’avais confiance en mes patrons. Mais plus tard, quand je me suis décidée à demander une augmentation, ils ont refusé.» Une pratique courante dans ce milieu.
Sans permis de séjour, la Brésilienne vient grossir les rangs des 10’000 employés clandestins du canton dont la majeure partie travaille dans l’économie domestique (voir encadré). Un secteur qui compte presque exclusivement des Latinoaméricaines. Et des Philippines: anglophones, ces femmes sont au service des nombreuses familles d’expatriés de la Genève internationale (diplomates, fonctionnaires de l’ONU, etc.).
«J’en croise beaucoup dans les parcs où j’emmène les enfants, explique Andrea qui parle aussi anglais. Les Philippines sont les moins bien loties d’entre nous. Elles sont isolées, sans famille, ne parlent pas français et vivent avec leurs patrons, britanniques ou scandinaves. Elles bossent le weekend et gagnent très mal leur vie.»
Le profil atypique de la Brésilienne ne l’a pas empêchée de partager les problèmes des autres «mamans de remplacement» croisées au jardin botanique, dans les musées ou à la sortie des écoles à 16h. En dépit de leurs promesses répétées, jamais ses employeurs n’ont entamé de démarches pour régulariser sa situation. «Ils me disaient que c’était risqué, long et compliqué»: des excuses qui ressortent d’une écrasante majorité de témoignages. Après une année, elle garde encore l’espoir d’obtenir un permis. Elle s’est attachée aux enfants et, surtout, il y a Marc, dont elle est amoureuse. Si elle reste, c’est avant tout pour lui.
La nounou experte en taux de change ne se plaint pas pour autant: alors que certaines sont livrées à elles-mêmes à leur arrivée en Suisse, elle a pu loger chez sa tante quelque temps, ce qui lui a permis de faire des économies. Elle doit pourtant emprunter de l’argent lorsqu’elle décide de s’inscrire, durant l’été 2012, à une formation d’assistante en gestion de fortune qui l’occupera trois soirs par semaine pendant un an.

Dans l’engrenage

Les mois passent. Prenant conscience que le couple en qui elle avait confiance la manipule depuis le début, Andrea se sent prise au piège. «Je ne pouvais pas quitter mon job sans en avoir trouvé un autre. Et comme j’étais une ‘sans-papiers’, tout ce que j’avais investi dans mes études ne valait rien.»
Marc la demande alors en mariage. La célébration a lieu en 2013. Mais Andrea, qui a toujours tenu à son indépendance économique, refuse d’abandonner son travail jusqu’à l’obtention du permis... qui n’arrive qu’en mai! Régularisée, elle peut enfin chercher un emploi dans le secteur bancaire. Ce qu’elle fait encore tout en travaillant pour deux autres familles. «La semaine est bien plus courte. Je suis payée à l’heure (22,5 francs), ce qui est beaucoup plus avantageux. Et il n’y pas de ménage.» Pourquoi n’attaque-t-elle pas ses anciens patrons? «Je ne supporterais pas que leurs enfants me tournent le dos si nous nous croisons dans la rue.»
C’est aussi pour cela que Nancy, bientôt 30 ans, nounou en Suisse depuis 2007, refuse de porter plainte contre ses anciens employeurs. Et pourtant, cette Bolivienne issue d’un milieu très modeste en a bavé. Venir en Suisse lui a coûté plus de 4000 francs. Elle s’est rendue en France – le pays n’exige pas de visa – avec un billet aller et retour: la jeune femme devait passer pour une touriste. Afin d’éveiller le moins de soupçons possibles, Nancy n’a pas pris de bagage en soute ni de photos souvenirs. Et a gagné clandestinement Genève en passant par Lyon.
L’argent du voyage, c’est sa famille qui le lui a avancé dans l’espoir qu’elle puisse rembourser la somme et gagner de quoi sauver leur maison hypothéquée en Bolivie. La jeune femme mettra cinq ans pour restituer l’argent à ses proches, deux de plus pour rembourser l’hypothèque.

Le calvaire de Nancy

Pour son premier emploi à Genève, elle accepte les pires conditions, comme la plupart des nouvelles qui «prennent ce qu’il y a». Un couple d’Algériens vivant à Perly, un peintre et une infirmière de nuit, lui verse 500 francs par mois pour trois jours et deux nuits de travail par semaine. «Ils n’étaient pas riches, mais n’ont pas été corrects: j’avais été engagée pour garder un enfant. En réalité, je devais faire le repassage, le ménage et la cuisine. Ce furent les plus longs mois de ma vie.»
Entre 2007 et 2009, la Bolivienne, qui approche alors 25 ans, déménage sept fois – «quatre mois ici, un là...» Et le loyer? «Je partageais une chambre. Les gens se demandent parfois comment on peut vivre avec 500 francs par mois: la moitié pour le loyer, 45 francs pour l’abonnement de bus et le reste pour la famille restée au pays. C’est dur. Très dur.» La jeune femme qui parle peu français à l’époque, se rend à la soupe populaire où elle donne toujours un coup de main. Elle reçoit aussi des vêtements et des souliers chauds de ses amies nounous.

Futurs mariés

«Si tu as un problème de santé, des infirmières te reçoivent gratuitement près d’Unimail (ndlr: au centre de consultation ambulatoire mobile de soins communautaires des HUG). Si c’est grave, ils t’envoient à l’hôpital avec un bon. Si c’est cher, ils te font une facture et tu paies ce que tu peux. Il y a toujours beaucoup d’attente, mais ça m’a sauvée plusieurs fois.»
Nancy reste ensuite trois ans au service d’un couple franco-portugais. Lui est directeur des ressources humaines d’une grande marque automobile. Elle est comptable. La nounou reçoit 1500 francs par mois pour s’occuper de leur enfant de 8h à 18h30, week-end non compris. Lorsque la patronne accouche d’un deuxième enfant, le salaire de Nancy augmente de 500 francs. «La patronne me contredisait souvent devant les enfants. C’est très dévalorisant. Et frustrant, car les efforts faits pour les éduquer sont réduits à néant.» Pourquoi se donner tant de mal pour des enfants qui ne sont pas les siens? «J’aime ce métier. Il est très important. Tout ou presque se joue durant l’enfance», répond-t-elle convaincue.
Quand la famille songe à quitter Genève, la jeune femme s’inquiète, mais trouve par chance une autre place. Le couple réagit très mal et, comme souvent, fait du chantage affectif. «Ils m’ont reproché de vouloir les quitter alors que les enfants s’étaient attachés à moi. J’ai ressenti, ce jour-là, un tel sentiment d’injustice, une telle colère que pour la première fois, j’ai trouvé mes mots en français. Leurs enfants, c’est moi qui les avais élevés! Et je devais aussi penser à mon avenir.»
Comme celle d’Andrea, l’histoire de Nancy finit bien. A la fin du mois, elle épousera un jeune Français rencontré il y a trois ans et sans qui elle serait «repartie en Bolivie depuis longtemps». Ses nouveaux employeurs, un couple d’avocats avec deux enfants de moins de sept ans, sont invités. Ils considèrent la nounou comme un membre de la famille. Le salaire est «bon»: 2000 francs mensuels pour quatre jours par semaine. Les vacances sont payées. Les avocats ont même trouvé un appartement pour les futurs mariés.
La meilleure amie de Nancy, une Bolivienne immigrée en Espagne, où elle a obtenu la nationalité, sera là aussi. Elle pourrait bien rester à Genève après le mariage. Déclarée ou non.

Cédric Reichenbach

*Noms connus de la rédaction

Les patrons préfèrent souvent payer

«Ce n’est que la pointe de l’iceberg»: chercheurs de l’Université de Genève ou syndicalistes travaillant avec les sans-papiers, tous répètent cette phrase tant le travail clandestin est par nature difficile à chiffrer.
Un semblant de clarté dans cet océan d’incertitude? Les deux tiers des 10’000 travailleurs clandestins que compte le canton de Genève sont des femmes actives dans le secteur de l’économie domestique. La dernière étude sur le sujet, publiée en 2012 par le professeur Yves Flückiger, dresse le portrait de l’employé clandestin type: «C’est une femme célibataire provenant d’Amérique latine. Elle a entre 30 et 40 ans, un niveau d’éducation secondaire, et travaille dans l’économie domestique pour un peu plus de 10 francs suisses de l’heure (ndlr, environ 2000 francs par mois)».
Cette analyse concorde avec les informations recueillies sur le terrain, mais reste très aléatoire. Très peu d’employés au noir connaissent le Syndicat interprofessionnel des travailleurs (SIT), pourtant l’une des sources principales de l’étude d’Yves Flückiger. Autre élément révélateur: presque aucune nounou interrogée dans le cadre de notre enquête n’a entendu parler du contrat type (3625 francs par mois) qui fait office, dans ce secteur, de convention collective pour un travailleur sans qualification.
Et les employeurs, que risquent-ils? 5000 francs d’amende. Une sanction inefficace par rapport au nombre de dénonciations, presque nul, et à l’argent économisé sur le dos des nounous qui, elles, risquent l’expulsion. Chargé des dossiers de sans-papiers au SIT depuis février, Selim Neffah a reçu dans son bureau une longue série de ces travailleuses de l’ombre, mais n’est jamais allé devant les prud’hommes: «La majorité des patrons, parfois très en vue, ont les moyens. Nous arrivons assez rapidement à un accord. Ils paient pour que l’affaire ne s’ébruite pas».

CeR

«Les voir par Skype, c’est trop dur»

Gabriela* (31 ans) prend finalement conscience qu’elle vit à Genève depuis sept ans. Et pas cinq, comme elle le croyait au début de l’entretien. «Ça fait si longtemps que je n’ai pas vu mes parents, lâche-t-elle la gorge serrée. Je multiplie les activités pour ne pas penser au temps passé loin de ceux que j’aime. J’ai appris à nager. L’an dernier, j’ai même participé à la Course de l’escalade.»
De grosses larmes coulent le long des joues de la jeune femme avant de s’écraser sur le sable rouge de la plaine ensoleillée de Plainpalais. Ses sœurs lui demandent sans cesse au téléphone quand elle reviendra tandis que ses parents la soutiennent. C’est pour eux qu’elle a quitté le Honduras. Pour leur construire une maison. «Pour moi, ils sont comme un trésor que je n’ose pas ouvrir... Communiquer par Skype? C’est bien trop douloureux de les voir à l’écran. De toute façon, internet fonctionne très mal dans ma région. Et dire que je pensais rester deux ou trois ans, pas plus!»
Depuis son arrivée à Genève, Gabriela n’a pas eu la vie facile. Il y a eu cette famille française qui, en plus de lui payer un salaire de misère, lui demandait quatre baby-sittings «gratuits» par semaine. «Parfois, ils rentraient si tard que je devais rester dormir sur le canapé et reprendre le travail le lendemain avec les habits de la veille: ils ne me laissaient pas me doucher chez eux.» L’affection qu’elle n’a pas pu transmettre à ses sœurs, elle l’a offerte aux deux filles dont elle s’est occupée pratiquement depuis son arrivée.
«Si les femmes plus âgées préfèrent faire des ménages, c’est parce que garder des enfants leur rappelle trop ceux qu’elles ont laissés au pays, estime la Hondurienne. Pour celles qui ne sont pas mamans, c’est plus facile. Et même si les heures de ménage sont mieux payées, c’est beaucoup plus éprouvant physiquement. Tu n’as parfois pas le temps de manger et tu cours d’une adresse à l’autre toute la journée. Avec les enfants, tu peux prendre des pauses et manger en même temps qu’eux.»

CeR

 

Mise à jour le Mercredi, 15 Octobre 2014 10:26
 

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