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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2014 - A la Une
Jeudi, 04 Septembre 2014 00:00

 

 

 

Cimetière des Rois

 

 

Georges Haldas entre au panthéon genevois

 

 

Le 5 septembre, les cendres de Georges Haldas seront déposées au cimetière des Rois, le «panthéon genevois». L’écrivain retrouve ainsi les rues et les cafés qui ont vu naître une œuvre peu commune.

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C’est un grand parc ombragé au centre de Genève, pas très loin de la plaine de Plainpalais. On y trouve la tombe de Jean Calvin, de la fille de Dostoïevski, de l’écrivain argentin Borges, de politiciens locaux comme James Fazy et Léon Nicole, du musicien et pédagogue Emile Jacques-Dalcroze. Le 5 septembre, en présence des autorités de la Ville, y seront déposées les cendres de l’écrivain Georges Haldas, mort en 2010. «Pour moi, c’est un des plus grands écrivains du 20e siècle», dit celle qui fut sa compagne dans la dernière étape de sa vie, Catherine de Perrot-Challandes.

 

Georges Haldas pensait-il se retrouver un jour au cimetière des Rois?

– Catherine de Perrot-Challandes: Oui et non. Avant sa mort, nous avions parlé d’un endroit dans la forêt près d’ici. Il aimait le murmure de la source entre les arbustes. Or, la Source (avec majuscule) était pour lui hautement symbolique, c’était le mot qu’il utilisait pour parler de Dieu. Dans les derniers jours de sa vie, il hésitait: «Au fond, le cimetière des Rois, qu’est-ce que tu en penses?», m’avait-il demandé. Mais il m’avait laissé le choix. Avec sa fille et l’abbé Gilbert Vincent, son fidèle ami, nous avons opté pour Genève. C’était sa ville et toute son œuvre est le reflet poétique de sa vie à Genève même si elle dépasse largement les frontières locales. Notre demande a d’ailleurs été bien reçue par les autorités municipales.

2014-36-11AComment a-t-il vécu l’approche de la mort?

– A 93 ans, son corps était épuisé, mais Georges s’accrochait, il aimait tellement la vie! «C’est bien joli, la Vie éternelle, disait-il, mais y trouverai-je un verre de Samos et ce petit pâté en croûte?» Quelques heures avant son grand voyage, je lui ai dit que je l’aimais et lui, qui ne parlait plus depuis plusieurs jours, m’a répondu avec une vitalité presque joyeuse et une force étonnante: «Moi aussi!». Il m’a fait le cadeau de son acceptation et de son allégement; il était prêt à partir.

Il avait confiance dans un au-delà?

– Oui, mais cela n’empêchait pas les doutes profonds. «Tout ce que j’ai écrit, disait-il, est-ce que j’y crois vraiment? Ou l’ai-je dit par lâcheté, pour me rassurer?» Il parlait beaucoup de la traversée du désert, du fait qu’il faut tout perdre pour se retrouver, pour vivre le retournement de la Résurrection. Une de ces pertes avait trait à la mémoire, qui était son instrument de travail.

Ses livres sont de prodigieux exercices de mémoire, en effet, avec l’évocation de détails qu’il cite des décennies après les événements. Avait- il réellement une mémoire exceptionnelle?

– Absolument! C’était prodigieux! Il se souvenait de tout: des noms, des numéros de téléphone, des rendez-vous chez le dentiste, les siens comme les miens. Il avait vécu quelques mois à Paris dans sa jeunesse et nous y sommes retournés quand il ne voyait quasiment plus, mais c’est lui qui me guidait: «Tourne à gauche, tu verras tel parc, tel café, telle maison», et c’était exact. La mémoire était son fil d’Ariane: il tirait sur un souvenir autour duquel ses textes émergeaient et se déroulaient. A la fin, il était totalement aveugle et il me dictait ses textes, dont plusieurs centaines de poèmes encore inédits. Il ne pouvait pas parler dans un dictaphone: il lui fallait une présence humaine. Un jour, j’ai fait une fausse manœuvre sur l’ordinateur et j’ai perdu une page; il a pu me la dicter à nouveau à l’identique! Je le sais parce que j’ai retrouvé le texte perdu: pas une virgule ne manquait.

Vous avez été sa compagne pendant plus de vingt ans: comment l’avez-vous connu?

– J’avais 39 ans, lui 70, une différence d’âge qui n’a jamais été un problème entre nous, car les créateurs restent toujours jeunes. J’étais divorcée, j’avais de grands enfants, je travaillais à Lausanne. Et puis un jour... Mais je vous dirai d’abord que je le connaissais depuis longtemps par ses livres. J’avais commencé par La légende des Cafés que m’avait donnée mon frère. Et Le Livre des Passions et des Heures m’avait fortement impressionnée. Certes, Georges pouvait être impitoyable dans ses descriptions, mais il avait ce lien profond de sympathie pour chacun, il percevait «la fraternité obscure» qui relie tous les vivants. Je savais qu’il écrivait dans un café de Genève, mais je n’y suis jamais allée. Ce n’était pas le moment.

Et puis un jour...

– C’était en avril 1987: j’étais au Salon du livre à Genève et soudain je l’ai vu dans un couloir en train de discuter avec son éditeur à l’Âge d’Homme, Vladimir Dimitrijevic. Là, une pensée fulgurante m’a traversé l’esprit: «Je ne bouge pas, Georges Haldas va venir vers moi et ce sera jusqu’à ce que la mort nous sépare». Evidemment, j’ai été la première à me traiter de folle! Tout semblait nous séparer: il avait une compagne, j’avais un compagnon, il habitait Genève, moi le canton de Vaud. Mais il est venu vers moi, il s’est arrêté et notre histoire a duré 23 ans, jusqu’à sa mort, le 24 octobre 2010. Un vrai coup de foudre! – Oui, cela nous est tombé dessus alors qu’on ne s’y attendait absolument pas. Il m’a avoué plus tard avoir pensé: «Celle-là, il ne faut surtout pas que je la revoie!». Mais il m’a téléphoné. Au début, il passait les week-ends et les vacances au Mont-sur-Lausanne, puis il est venu de plus en plus souvent. Il a découvert avec étonnement qu’il pouvait écrire dans un appartement, ce qu’il croyait impossible. Il avait aussi ses fidèles amis qui venaient au Mont... J’aimerais d’ailleurs dire quelque chose à leur sujet, je peux?

Mais bien sûr, faites, faites...

– J’aimerais remercier ses deux secrétaires. D’abord feu Madame Dieudonné, qu’il appelait «La Mésange des Abesses», une Française très âgée et vive qui tapait ses textes à la machine à écrire. Elle en tapait deux ou trois versions que Georges retravaillait. Vous imaginez le travail! Elle est décédée à plus de 90 ans. Il y a eu ensuite Jacqueline, une des seules à pouvoir décrypter son écriture. Son mari Jean s’occupait des impôts de Georges. Et beaucoup d’autres qui lui faisaient la lecture, qui le conduisaient chez le médecin. J’aimerais les remercier tous.

A propos d’impôts: Georges Haldas vivait-il confortablement de ses droits d’auteur?

– Absolument pas! Vladimir Dimitrijevic lui versait une petite rente et sa situation s’est un peu améliorée quand il a touché l’AVS. Il vivait parfois «de manière acrobatique», comme il disait lui-même en riant. Mais il ne s’en plaignait jamais. L’écriture n’était pas un moyen de gagner de l’argent, c’était une quête intérieure et spirituelle. «C’est par l’écriture que j’ai rencontré les Ecritures», disait-il. Il avait un contrat aux Editions Denoël à Paris, mais il l’a rompu pour signer à l’Âge d’Homme, la maison d’édition que Vladimir Dimitrijevic, alors inconnu, venait de lancer à Lausanne. Les gens le traitaient de fou: on ne rompt pas un contrat avec un éditeur prestigieux à Paris pour un éditeur que personne ne connaît, et qui plus est en Suisse romande! Mais il avait trouvé chez Dimitrijevic beaucoup plus qu’un éditeur: un ami. Il l’appelait son «frère de combustion». Georges n’a jamais cherché l’argent ou la gloire, il avait mis sa vie au service de l’écriture, de l’Etat de Poésie, comme il l’appelait.

Peut-il encore parler aux jeunes générations?

– J’en suis sûre et je reçois régulièrement des témoignages de jeunes qui aiment ses livres. Un concert de louanges a suivi sa mort en 2010. Cela s’est un peu éteint maintenant, mais j’ai confiance en l’avenir car, pour moi, Georges est un des plus grands écrivains du 20e siècle. Parce que c’est un homme de l’essentiel: il relie les détails au cosmos et l’être humain à ce qui le dépasse.

Recueilli par Patrice Favre

Les cendres de Georges Haldas seront déposées au cimetière des Rois à Genève (près de la plaine de Plainpalais) vendredi 5 septembre 2014 à 14h30 en présence de la famille, des amis et du maire de Genève. Accès libre.

Il se tenait droit face au ciel

Georges Haldas a toujours récusé l’appellation d’écrivain: «Si je le suis, c’est aux autres de la dire. Moi, je suis un homme qui écrit», disait-il. L’appel de l’écriture se manifesta chez lui très tôt, à l’adolescence, alors qu’il se livrait à de longues errances dans les rues de Genève.

Né en 1917 d’un père grec, il quitte Céphalonie pour la Suisse, patrie de sa mère, à l’âge de neuf ans. La famille connaît la pauvreté, le père occupant des emplois modestes, éloignés de ses aspirations. Il meurt jeune, laissant sa famille à la charge de son fils qui ne pense qu’à ses poèmes et à ses escapades nocturnes. Dans ses premiers livres, Gens qui soupirent, Quartiers qui meurent, paru en 1963, Boulevard des philosophes (le nom de sa rue) en 1966, Chronique de la Rue Saint-Ours en 1973, Haldas décrit les rues de son enfance, ce monde de petites gens, artisans, ouvriers et prostituées colorées qu’il ressuscite avec une sensibilité et une capacité d’évocation prodigieuses.

La Genève populaire

Mais il fréquente aussi la Genève calviniste et patricienne auprès de ses condisciples du Collège Calvin. Il est engagé comme précepteur par un richissime banquier de la ville et il suit, en traînant les pieds, les cours de l’université pour rassurer sa famille. Le contraste entre la haute société, ses rites, ses préjugés, son hypocrisie mesquine et la foule des humbles, des sans-grade, traverse son œuvre en un cri de colère contre l’injustice et le mépris des pauvres. Haldas devient même communiste, un temps, mais il est vite dégoûté par la discipline du Parti et son dogmatisme. Car il a perçu la misère des riches et la grandeur des humbles qui, au fond, partagent la même «fraternité obscure» de tous les êtres vivants. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, il est correcteur puis saute-ruisseau au Journal de Genève. Dans L’Ecole du Meurtre (1992) et Meurtre sous les Géraniums (1994), il raconte la montée des bruits de botte, quand la Suisse craint l’invasion. Mais la guerre n’est pas aux frontières seulement, elle est partout, car personne n’échappe à l’état de meurtre. «Madame arrive au restaurant en vison, c’est déjà le produit d’une mort; les magnifiques fleurs sur la table ont été coupées et l’agneau n’a pas demandé à finir en carré sur une assiette. Le savant écrase l’ignorant: encore un meurtre», disait-il dans l’Echo Magazine en décembre 2009.

Voix Christique

Mais l’homme qui tue peut être sauvé, précise-t-il en ouvrant le lecteur à «l’Etat de Poésie» et à «l’Etat de Résurrection». Ses derniers textes ont des accents profondément christiques (plus que chrétiens, Georges Haldas gardant jusqu’au bout une sainte allergie face aux expressions cléricales et bondieusardes de la foi). «Il avait, et il était le dernier à l’avoir en Suisse romande, la tête métaphysique», écrit Claude Frochaux, éditeur et écrivain, dans un hommage rendu à Georges Haldas en 2010. «Peu à peu, les écrivains qui se tenaient droits face au ciel se sont mis en position diagonale – jusque dans les années 1960-1975 – puis résolument horizontale. Occupés et préoccupés par les seules relations sociales, la communication et les sciences humaines, psychologie et sociologie en tête. Georges Haldas aura résisté à cet effet de l’horizontalité jusqu’à ses derniers jours.» Couché dans le cimetière des Rois, dans cette ville de Genève si peu verticale, il regarde encore le ciel. Et la lumière.

Patrice Favre

La plupart des livres de Georges Haldas sont disponibles aux Editions L’Âge d’Homme.

 

Mise à jour le Jeudi, 04 Septembre 2014 15:21
 

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