news menu left
top news photography Promettre la chasteté, et après?

«C’était facile au séminaire: on se lançait des vannes, on plaisantait sur le sujet. Mais on était portés par une ambiance de camaraderie. Ensuite, on se retrouve seul dans le ministère! La sexualité, c’est toute une vie. On ne peut pas dire à 22 ans: ‘Ça y est, je suis chaste’. Il faut un processus d’accompagnement», estime Maxime Morand, qui a quitté le sacerdoce après cinq ans pour se marier, en 1986. Il a travaillé par la suite dans les ressources humaines et regrette que l’Eglise n’ait pas, comme toute grande entreprise, une instance de régulation externe. Pour en savoir plus...
PDF Imprimer Envoyer
Articles 2014 - A la Une
Mercredi, 20 Août 2014 00:00

Bosnie-et-Herzégovine

 

 

Deux écoles et une barrière

 

Sous le même toit logent deux écoles: l’une croate et catholique, l’autre bosniaque et musulmane. L’une fraîche et pimpante, l’autre délabrée. La petite ville de Travnik illustre les blocages hérités de la guerre en Bosnie il y a vingt ans. Si l’école est divisée, comment le pays peut-il être uni?

 

2014-34-22ALes cloches sonnent, donnant le signal du rassemblement. Il est 7h30 un lundi matin du mois d’avril. Quelques retardataires pressent le pas vers l’entrée de l’école catholique Petar Barbaric à Travnik. Il s’agit d’un imposant édifice de style austro-hongrois bleu ciel et blanc surmonté d’un clocher. La façade est impeccable, la cour est propre, des arbustes en pots y ont été déposés avec soin en guise de décoration. Les cours débutent dans quelques minutes pour ces étudiants croates de Bosnie.

Un grillage sépare les élèves

Il y a bientôt vingt ans que les accords de Dayton, qui marquèrent la fin de la guerre en Bosnie (1992-1995), ont été signés. Ils ont permis un retour au calme, mais pas à la normalité. Car dans ce bâtiment il n’y a pas une, mais deux écoles. Dans une demi-heure, d’autres élèves se réuniront avant d’entrer dans la partie gauche de l’immeuble. Ils emprunteront une autre entrée. Eux, ce sont les étudiants bosniaques (musulmans). De leur côté, les murs, d’un jaune pâle, sont sales et couverts de graffitis. De nombreux carreaux sont brisés. Les traces du récent conflit n’ont pas encore disparu, avec des murs de briques réparés à la va-vite. Aucune rénovation ne semble être planifiée pour les années à venir. A l’intérieur, pas de grande surprise: chaque façade reflète ce qui se cache derrière ses propres murs. Entre ces deux mondes, un grillage. Située au pied du Mont Vlasic, à environ 90 km au nord-ouest de Sarajevo, la petite ville de Travnik (32’000 habitants), dans la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine, est loin d’être la seule à pratiquer cette ségrégation appelée «système des deux écoles sous le même toit».

Une bonne intention

2014-34-23CAprès la signature des accords de Dayton en 1995, la Bosnie-Herzégovine a été séparée en deux entités distinctes: la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine (divisée en 10 cantons) et la République serbe de Bosnie (Republika Srpska). S’y ajoute le district neutre et autonome de Brcko. La ségrégation à l’école se pratique principalement entre les communautés croates catholiques et bosniaques musulmanes dans la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine, qui occupe le sud et le centre de la Bosnie. En Republika Srpska, aucune disposition n’est prise pour les élèves en situation minoritaire sur le plan ethnique.

Du provisoire permanent

Il y a une dizaine d’années, ce concept avait été présenté par la communauté internationale afin de favoriser le retour des personnes déplacées ou expulsées lors du récent conflit. Le but était également d’encourager les enfants à aller à l’école dans les zones où leur groupe ethnique était minoritaire: il s’agissait d’éviter toute ghettoïsation tout en garantissant une certaine sécurité. «Deux écoles sous le même toit» devait être une solution temporaire. Elle s’est malheureusement transformée en une solution permanente. Les autorités politiques locales ont profité du contexte pour utiliser le système d’éducation comme un outil de propagande renforçant l’identité ethnique et imposant ainsi la division. Une cinquantaine d’établissements de la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine appliquent désormais ce système. Entrées, horaires, programmes et personnel administratif: tout est mis en place pour séparer les élèves, empêcher la communication et renforcer l’idée d’appartenance ethnique dès le plus jeune âge. Les élèves croates suivent un cursus emprunté au pays voisin, la Croatie, les Bosniaques celui de la Fédération. Chaque cursus ne privilégiant qu’un aspect des choses, principalement en littérature, religion, géographie et histoire. Quant à la «langue maternelle», chaque communauté défend la sienne et ses auteurs respectifs. Le serbo-croate connaît aujourd’hui trois appellations différentes: croate, bosniaque et serbe. Les tentatives de réforme de ce système se sont soldées par un échec: trop de résistance aux niveaux parental, professoral et politique. Aujourd’hui, la guerre et son clivage ethnique se poursuivent sous cette forme. «Je préfère devoir subir la division par un grillage que de voir éclater un nouveau conflit», confie Anida, 18 ans, une élève fréquentant la partie bosniaque de l’école. «Comment est-ce de l’autre côté? Je n’en ai aucune idée, je n’y suis jamais allé!», ironise Emir, 18 ans, lors d’une rencontre dans un corridor bruyant. Pour Dea, 19 ans, de l’école catholique Petar Barbaric, «ce n’est pas vraiment un problème de ne pas pouvoir nous côtoyer dans le cadre scolaire. Je vois mes amis de l’autre école dans les cafés».

Avenir sombre

Qu’ils soient d’un côté ou de l’autre du grillage, la majorité de ces jeunes Bosniaques clament que «c’est une décision purement politique» Certains affirment qu’ils ne verraient «aucun problème à étudier ensemble». D’autres, plus réticents, prétendent qu’il est important pour eux de «défendre leur culture». Cependant, quand il s’agit d’imaginer l’avenir, peu le voient d’un bon œil. Chômage, corruption et vieilles rancœurs freinent le développement du pays, le plongeant dans une sorte de léthargie. Nombreux sont ceux qui rêvent de partir à l’étranger. «Plusieurs membres de ma famille vivent en Suisse», confie Nazir, 19 ans. «Si je veux faire quelque chose ma vie, il me faudra bien partir aussi. Ici, Il n’y a rien à espérer».

Un problème structurel

L’inertie politique due aux structures institutionnelles héritées de Dayton n’améliore en rien la situation. En Bosnie-et-Herzégovine, il y a douze Ministères de l’éducation, mais aucun au niveau de l’Etat. La Fédération de Bosnie-et-Herzégovine et la Republika Srpska, ayant chacune le sien. De plus, chaque canton de la Fédération a son propre Ministère. Quant au district de Brcko, il bénéficie d’un statut spécial en raison de sa position stratégique au nord du pays: la municipalité a été érigée en district, car le contentieux territorial n’avait pu être réglé, malgré la signature des accords de paix en 1995. De ce fait, le nombre de Ministères se monte à treize. Même s’il y avait une volonté de coopérer et de coordonner les lois et les règlements liés à l’éducation, il serait pratiquement impossible de le faire, car il n’y a pas de Ministère au niveau de l’Etat et chaque canton a son propre Parlement et son Premier ministre avec son cabinet. Une situation quasi kafkaïenne.

Dialogue de sourds

Mais pour revenir à Travnik, Zeljko Maric, prêtre et directeur de l’école catholique et du séminaire Petar Barbaric, insiste sur le fait que «ce n’est pas un cas de deux écoles sous le même toit». Selon lui, l’intégralité du bâtiment doit revenir au diocèse puisque, historiquement, cet édifice fut construit en 1882 par Mgr Joseph Stadler, premier archevêque de Sarajevo. «Il s’agit de notre propriété, affirme-t-il. Il faut que les autres s’en aillent. Cela fait dix ans que nous tentons de régler ce différend. En vain.» Que pense la direction à l’autre extrémité du bâtiment? Nous aurions aimé avoir l’avis du directeur de l’école bosniaque, mais celui-ci a refusé tout entretien malgré plusieurs tentatives. La porte est restée close. Le dialogue entre les deux directions n’est guère plus avancé. Le dossier concernant la cession de l’aile gauche du bâtiment au diocèse a été déposé l’an dernier à la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg. Le verdict est attendu. Pendant ce temps, chaque jour, des étudiants se rendent à l’école chacun de leur côté. Ils continuent à être éduqués dans la différence et l’isolement ethniques: trois systèmes éducatifs dans trois langues différentes, trois visions historiques et géographiques et peu d’échanges entre eux. Quel avenir pour ces générations qui devront un jour, si elles ne le quittent pas, être en charge du pays?

 

Stéphanie Borcard et Nicolas Métraux

Mise à jour le Vendredi, 22 Août 2014 11:37
 

 90ans

Cette semaine

2020-09-sommaire 

 

articles-2020

 

 unpluspourtous




Echo Magazine © Tous droits réservés. Route de Meyrin 12. CH-1202 Genève. Tél +41 22 593 03 03. Fax +41 22 593 03 19 redaction@echomagazine.ch