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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2014 - A la Une
Mercredi, 30 Juillet 2014 00:00

Cinéma

 

La fabrique des cavaliers

 

A l’écran, Nicole Kidman a fière allure sur son cheval? Gérard Depardieu paraît en selle comme un poisson dans l’eau? Cinéma! Les acteurs ne sont pas tous des cavaliers aguerris. Et les former est un métier, que pratiquent avec passion Frédéric et Christel Sanabra.

2014-31-23AUn nuage de sable envahit l’air à chacun de leurs passages. Six cavaliers traversent la carrière à grand galop et foncent sur un couple effrayé; lui, serrant la jeune femme dans ses bras, tente de lui faire barrage de son corps. Les chevaux se rapprochent. Au dernier moment, ils changent de trajectoire et frôlent les jeunes gens sans les écraser. Un cavalier tombe à terre et roule au sol. «Ok les gars, on la refait! Il faut qu’elle soit bien rodée pour mercredi.»
Mercredi, tous se retrouveront sur l’hippodrome d’Enghien, près de Paris, et les caméras tourneront. D’ici là, Frédéric Sanabra et sa troupe de cascadeurs doivent finir de préparer la scène d’action de cette comédie dramatique dont la sortie est prévue en 2015. Dans la séquence, un jeune homme (Mehdi Djaadi) tente de sauver sa sœur (Vimala Pons) égarée au milieu d’une course hippique. Un des jockeys tombe en voulant les éviter; le jeune homme s’empare du cheval, fait monter sa sœur en croupe et s’enfuit au galop. A l’écran, la scène ne durera pas plus d’une minute. Sa préparation est autrement plus longue.
Il aura fallu une semaine de travail à l’Almeria, le centre équestre du cascadeur et dresseur de chevaux Frédéric Sanabra en Sologne (voir encadré), pour chorégraphier l’approche des jockeys et pour enseigner des rudiments d’équitation à Mehdi Djaadi; l’acteur n’était jamais monté sur un cheval auparavant. «J’ai plutôt peur des animaux!, confie l’intéressé. Mais Frédéric et Christel (sa compagne, ndlr) ont vraiment su me mettre en confiance. Et il faut penser à tellement de choses à la fois: aux jambes, à la tête, au regard que je n’ai pas le temps d’avoir peur.» Et la scène des jockeys? «On passe du temps avec l’équipe des cascadeurs, on boit des coups au bar, alors quand sur le tournage ils nous foncent dessus, ça fait un peu moins peur.»

Depardieu et Kidman

Frédéric et Christel n’en sont pas à leur coup d’essai. Voltigeurs depuis l’adolescence, ils mettent leur art au service du cinéma depuis plus de 20 ans: préparation des comédiens, doublages, cascades, dressage de chevaux, coordination de scènes d’action,... Parcourant l’usine désaffectée qu’ils ont réaménagée pour se loger avec leurs trois enfants et leur troupe, on découvre au détour des couloirs les photos des tournages auxquels ils ont participé et des acteurs qu’ils ont préparés ou doublés. Et non des moindres: Gérard Depardieu (Vidocq), Tahar Rahim (L’Or noir), Nicole Kidman (Grace de Monaco),...
L’an passé, Frédéric Sanabra a coaché Mads Mikkelsen sur le tournage de Michael Kohlhaas. Un film qui lui a valu d’être le premier cascadeur à gravir les marches de Cannes, rappelle-t-il fièrement. L’acteur danois y incarne un marchand de chevaux du 16e siècle. Pour se familiariser avec l’univers équestre, il a vécu chez Frédéric et Christel pendant la préparation du film. Il aura fallu trois mois à raison de trois jours de travail par semaine pour faire de l’acteur un cavalier crédible. Mais monter n’est pas tout: dans une scène, le héros doit mettre au monde un poulain. Impossible de répéter! L’acteur a dû jouer l’homme rompu à cet exercice tandis que Frédéric, à côté de lui, hors du champ de la caméra, lui soufflait la marche à suivre.
Christel, pour sa part, a été le mentor de Nicole Kidman sur le tournage de Grace de Monaco. Dans une scène, la princesse chevauche élégamment en compagnie de Maria Callas (Paz Vega); «Nicole Kidman avait déjà monté, mais il y a longtemps. Et Paz Vega n’avait aucune expérience», se souvient-elle. Pour rendre la scène plus crédible, c’est Mathilde, la blonde nièce de Frédéric, qui double de loin l’actrice américaine; Christel prête son assiette au personnage de la cantatrice.

Sa selle sur le dos

Comment est née cette passion pour le cheval, puis pour le cinéma? «Bizarrement! Lorsque j’étais petite, mes parents n’avaient pas les moyens de me payer des cours d’équitation, se souvient Christel. J’ai découvert les chevaux en école «de recadrage», où j’ai appris à conduire des attelages. Un jour, à 13 ans, j’ai vu un spectacle de voltige. J’ai dit: ‘C’est ça que je veux faire’. Un an plus tard, je suis venue garder les quatre premiers chevaux de Frédo; je suis arrivée en stop, ma selle de voltige sur le dos. Ça a été une vraie rencontre! A la fois un coup de foudre et le partage d’une passion. Il m’a appris tout ce que je sais. C’était il y a 26 ans!»
Puis, de spectacles en cabarets, les voltigeurs s’initient à toutes les disciplines: dressage, mise en scène de chevaux, théâtre, escrime,... Autant de compétences utiles au cinéma. Pas que français: «On a bossé pour Sofia Coppola sur Marie-Antoinette. Une fois que vous êtes connus dans le milieu, les gens viennent vous chercher». A côté des tournages, Frédéric et Christel n’ont pas abandonné les spectacles. «C’est comme les comédiens qui reviennent au théâtre: on a besoin de garder le contact avec le public.»
Côté cascades, Frédéric est aussi spécialiste des chutes de hauteur. Dans les escaliers, de la fenêtre d’un château ou du toit d’un saloon. Un art qu’on pratique jusqu’à quel âge? «Tant qu’on en a envie!, lâche-t-il. Certains arrêtent à 30 ans; moi j’en ai 50 et je n’ai pas l’intention d’arrêter. Mais il faut se maintenir en forme», explique celui dont la tignasse est plus sel que poivre.
Matelas ou cartons amortissent souvent l’atterrissage; mais pas toujours. «Pas dans les chutes de cheval, avertit Christel. On les travaille énormément et en principe, il n’y a pas de problème. Mais ça peut quand même arriver!, fait-elle en montrant une méchante cicatrice sur son épaule. Sur un bon millier de chutes, c’est la seule qui a mal tourné.» Au cinéma, c’est plus compliqué en hiver, quand le sol est dur. «Et les costumières ne veulent pas toujours nous confectionner un costume spécial avec des protections intégrées: parce que c’est une pièce unique, que ça vient de telle maison,...»

Un cheval comédien

Le cascadeur doit aussi être un peu comédien. «Il y a des attitudes, des manières de se tenir, explique Frédéric. Le métier se professionnalise: de plus en plus, même en tant que figurants, on nous donne une ou deux répliques à dire.» Les chevaux du cascadeur aussi sont comédiens: «Quand je vais les chercher en Espagne, je les choisis beaux, bien dans leur tête et pas trop peureux. Le cheval, il faut qu’il s’amuse! On essaie de l’adapter à l’acteur avec qui il travaille; c’est important, car on a très peu de temps pour rendre le cavalier crédible».
«Pour ma scène, il fallait une monture qui ressemble à un cheval de course, explique Mehdi Djaadi. Heureusement que Querido est un cheval patient.» Qui aura néanmoins très envie de partir au grand galop en voyant l’hippodrome désert le jour du tournage, avertit Christel. D’où un ordre bien précis des scènes à filmer: celle où le frère et la sœur grimpent sur le cheval, puis celle où les jockeys foncent sur eux et, finalement, de dos, celle où les jeunes gens s’enfuient au galop. En gardant le plus excitant pour la fin – du point de vue du cheval –, les comédiens ont affaire à une bête plus calme.
Une fois la scène tournée, le mandat de Frédéric, Christel et Queridio sera terminé. Ce qui ne rime pas avec vacances: deux autres tournages requièrent leur travail en ce moment. Les curieux de passage à l’Almeria, à Salbris, auront peut-être le loisir de les voir à l’ouvrage et d’assister, le temps d’un après-midi, à un making of grandeur nature.

 

Christine Mo Costabella

L’Almeria, Far West familial

Inauguré en avril, le site de l’Almeria est le royaume de Frédéric Sanabra. 36 hectares, 30 chevaux, des poneys, une buvette et un décor qui hésite entre le Far West et la fête médiévale. Situé à Salbris, en Sologne, près des châteaux de la Loire, le domaine est «le premier parc de loisirs équestres familial de France», annonce le cascadeur. Il y propose cours d’équitation, promenades, tir à l’arc, canoë ou encore nuit sous le tipi. Des spectacles de voltige y sont régulièrement organisés; mi-juin s’y tenait un concours de maréchalerie. Les comédiens viennent se former dans ce lieu au nom prédestiné: l’Almeria est une province andalouse au climat désertique qui a servi de décor à de nombreux westerns spaghetti dans les années 1960. C’est là que fut tourné Il était une fois dans l’ouest.

  CMC

 

Mise à jour le Mercredi, 30 Juillet 2014 09:08
 

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