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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2014 - A la Une
Vendredi, 11 Juillet 2014 00:00

 

 

 

Série d'été

 

 

Et si les frontières se déplaçaient à nouveau ?

 

Rien de tel que l’été pour visiter les frontières qui ont vu passer pèlerins, militaires et contrebandiers. En ouverture de notre série d’été, l’historien François Walter revient sur ces limites moins stables qu’on le croit.

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De son chalet sur les hauts de Salvan, la vue porte loin, quasiment jusqu’à la France et l’Italie. Professeur honoraire de l’Université de Genève, François Walter a monté parfois la garde dans les fortins militaires de la région. Les frontières ne laissent donc pas indifférent cet historien et géographe, auteur de nombreux
livres sur la Suisse et l’histoire des mentalités (dont Hiver. Histoire d’une saison, Payot 2014). Il rappelle que la frontière est une invention relativement récente. Et que les frontières les plus fermées sont souvent les plus fragiles.

On se souvient de la Muraille de Chine, du limes des Romains contre les Barbares... et des douaniers de notre enfance: les hommes ont-ils toujours tracé des frontières?

François Walter: – Il faut nuancer. Les hommes ont toujours mis des limites à leurs champs et ils savaient très bien où finissait leur village et où commençait le village suivant. A un moment donné, cependant, certaines limites sont devenues des frontières hermétiques et intangibles. Il est intéressant de savoir pourquoi.

Un Vaudois ou un Valaisan du 17e siècle ne connaissait pas les frontières?

– Je dirais même que, jusqu’au 19e siècle, la notion de frontière n’avait pas de sens. On vivait dans des espaces ouverts avec une liberté de déplacement difficile à imaginer aujourd’hui.

Quand un Fribourgeois se rendait à Berne, il passait pourtant une «frontière»: en Singine, un hameau s’appelle encore Zollhaus, la douane...

– Les premières bornes armoriées du canton de Berne apparaissent au 16e siècle. Elles signalaient au voyageur qu’il pénétrait sur le territoire de Leurs Excellences. Mais ces frontières étaient absolument perméables! Si le voyageur payait des taxes au passage d’un pont ou d’un bac, c’étaient des péages, pas des contrôles douaniers.

La circulation des personnes était donc libre?

– Pas totalement. La maréchaussée ciblait en particulier les domestiques qui fuyaient des maîtres trop durs et les ouvriers qui abandonnaient leurs patrons. Elle surveillait aussi les vagabonds, les tsiganes, les marchands juifs. C’est là qu’on invente les premiers passeports.

Sans photo, évidemment...

– Sans photo et surtout sans indication de nationalité suisse, française ou allemande. Ces informations n’apparaissent qu’au 19e siècle. Les papiers servaient uniquement à prouver qu’on était libre de se déplacer. Les portaient par exemple les compagnons artisans qui faisaient leur tour d’Europe ou les pèlerins qui allaient
à Compostelle. Ils indiquaient un statut, pas une nationalité. Les riches étaient libres d’aller où ils voulaient.

Mais des impôts étaient prélevés sur les marchandises?

– Oui, et cela se faisait dans des «soustes»: c’étaient des entrepôts dans lesquels les marchands devaient décharger et peser leurs marchandises qui étaient taxées au poids. A la sortie d’Orsières, sur la route du Grand-Saint-Bernard, on voit encore une grande maison qui servait de souste. L’impôt était prélevé là, pas au col. Et les gendarmes, à l’époque déjà, couraient après les contrebandiers.

En changeant de pays, il fallait aussi changer son argent?

– Non. Les pièces – car il n’y avait pas de billets – circulaient sur de grandes distances et leur valeur en or ou en argent dépendait de leur poids. Les petites pièces en cuivre n’avaient cours que localement. Le paysan suisse qui allait vendre son bétail à Milan ou Aoste recevait des pièces d’argent qu’il étudiait soigneusement pour ne pas être abusé par des pièces de cuivre astiquées et brillantes comme l’argent.
Mais il n’avait pas le sentiment de passer une frontière et de se rendre à l’étranger. L’étranger commençait au village voisin avec lequel on se bagarrait pour des droits d’eau ou de pâturage. Il faudra un travail de plusieurs générations pour faire entrer dans les têtes le sentiment d’appartenir à un territoire plus étendu, pour créer une identité nationale symbolisée par des frontières.

Le procès de Jeanne d’Arc, au 15e siècle, montre pourtant une fille de paysans qui veut «bouter les Anglais hors de France». La conscience d’une frontière existait donc déjà?

– Les hommes du Moyen Âge sont
attachés au roi, au seigneur. C’est une fidélité personnelle. Et il y a un ennemi – dans ce cas l’Anglais ou le Bourguignon – qui vient piller les villages et tuer les gens. C’est lui que Jeanne veut chasser. La France comme notion géographique n’existait pas, ou de façon très abstraite. Il n’y avait pas de cartes, pas de représentation visuelle. Les atlas mettant en valeur les frontières apparaissent à la fin du 19e siècle. Dans les années 1960 encore, on voyait dans nos écoles de grandes cartes murales avec les frontières soulignées par des couleurs fortes.

A quel moment les frontières sont-elles sacralisées?

– Le moment décisif, je pense, est la guerre des tranchées, quand des millions de morts tombent sur quelques mètres gorgés de sang. Auparavant, personne n’était choqué par les déplacements de frontières au gré des batailles, des mariages ou des péripéties dynastiques. Des royaumes s’agrandissaient, d’autres disparaissaient, la vie continuait. Après Verdun, on voudra imposer des frontières définitives et intouchables pour que les soldats ne soient pas morts en vain.

La frontière moderne est donc un produit du nationalisme?

– Oui. Et le rôle de la France est décisif. C’est elle qui invente les «frontières naturelles» dans un texte apocryphe attribué à Richelieu au 17e siècle. En réalité, c’est la Révolution qui va faire des Pyrénées, des Alpes
et du Rhin les frontières «naturelles» de la nation française. Les Allemands ne voyaient pas le Rhin comme une frontière puisque les deux côtés du fleuve étaient germaniques! Pensez aux légendes des Nibelungen et à L’Or du Rhin de Wagner.
Au 19e siècle, les manuels de géographie d’école primaire de Pierre Foncin présentent la France comme un hexagone. Le dessin est un peu forcé, mais c’est un moyen pédagogique pour visualiser les frontières, pour les faire entrer dans la tête des enfants. Les Italiens, eux, utilisent l’image de la botte.

Même les Suisses se découvrent des frontières naturelles?

– Les Waldstätten n’y auraient jamais pensé, eux qui n’avaient qu’un souci: amener leur bétail jusqu’à Milan. A la fin du 19e siècle, par contre, on décide que la Suisse a été pensée par la Nature pour occuper un espace idéal entre le Léman, le Jura, le Rhin et le lac de Constance. Même la géologie est appelée à la rescousse! Les cartes du sous-sol sont dessinées en couleurs vives pour montrer que la géologie de la France n’est pas celle de l’Allemagne, par exemple.

Ces frontières «fortes» vont s’imposer après la Grande Guerre?

– En 1918, les vainqueurs se trouvent à Paris pour redessiner la carte de l’Europe sur les dépouilles des Etats vaincus, le Reich allemand et l’Empire austro-hongrois. Ils tracent des frontières qui correspondent à leur idée de la géographie et des nations: pour créer de nouveaux Etats en Europe centrale, il faut montrer qu’il
y avait là des peuples préexistants, avec leurs langues et leurs coutumes. On voit débarquer à Paris des délégations en costumes folkloriques qui réclament des frontières. Certaines sont entendues, d’autres pas.

Qui décide?

– Les diplomates sont conseillés par des experts géographes en majorité français et américains ou qui ont étudié à Paris. Ils sont coutumiers des théories françaises sur les frontières naturelles et ils appliquent l’idéologie des ethnies, des langues et des nations. Ces géographes croient ainsi tracer des frontières stables et inviolables qui serviront la paix. Mais ce ne sera pas le cas.

C’est alors que s’imposent les passeports et le contrôle strict des frontières?

– Le premier passeport suisse date de 1915. Auparavant, les montagnards genevois qui allaient à Chamonix prenaient leur carte du Club alpin pour ne pas être confondus avec des vagabonds! Entre les deux guerres, les frontières européennes se ferment de plus en plus avec des barbelés, des gardes-frontière, des constructions anti-char. Elles resteront figées jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989.

De fait, la fin de la guerre froide redessine la carte européenne: la Yougoslavie éclate, la Tchécoslovaquie aussi. Et toutes ces frontières semblent se fondre au sein de l’Union européenne. La grande époque des frontières est-elle révolue?

– L’Union européenne permet en effet une circulation plus libre entre les pays. On est moins crispé sur les frontières. Mais les nations restent bien présentes sur les cartes et dans les têtes. Les tensions nationalistes n’ont pas disparu, on l’a vu lors de la récente crise économique. C’est pourquoi la confiscation de la Crimée par la Russie nous choque tellement. Au 19e siècle, elle aurait été une péripétie vite oubliée.

Il y a eu le mur de Berlin, il y a le mur de Bethléem devant lequel le pape a prié récemment: les murs sont-ils toujours le signe d’une frontière douloureuse?

– Il y a aussi le mur de séparation édifié entre le Mexique et les Etats-Unis pour arrêter les migrants. Ces murs se veulent infranchissables, mais ils disent justement une inquiétude sur la solidité de la frontière. S’il y avait enfin des négociations entre Israéliens et Palestiniens, le mur tomberait.
Plus un mur à l’air menaçant – et il l’est un certain temps – plus il est le signe d’une fragilité. Il en va de même pour les murs bâtis autour de quartiers résidentiels en Amérique latine et de quartiers de villas à Genève. Ils séparent l’opulence de la pauvreté, mais ils signalent surtout la peur des riches. Les frontières fondées sur la peur sont des frontières faibles.

Recueilli par Patrice Favre

 

Mise à jour le Vendredi, 11 Juillet 2014 09:09
 

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