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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2012 - A la deux
Jeudi, 20 Décembre 2012 00:00
 

Témoignage

Quand la sage-femme est un homme

Nasir Jameï a 37 ans. Son métier? Homme sage-femme à la maternité des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Il est le troisième homme à avoir reçu son diplôme en Suisse.

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«Bonjour, je suis votre sage-femme.» Comment réagiriez-vous si cette phrase était prononcée par un homme? Bientôt maman, futur papa, seriez-vous gêné? Outré peut-être? Surpris, à coup sûr, et vous auriez raison: si l’activité de sage-femme fait partie des plus anciennes professions de la santé, elle n’est ouverte aux hommes, en Suisse, que depuis 2001. On croise souvent des infirmiers dans les couloirs d’un hôpital. A la maternité, par contre, les hommes sont loin d’être légion – à Genève, ils ne sont pas plus de quatre à avoir reçu leur diplôme au cours des dix dernières années.
Nasir Jameï a participé à plus d’une centaine d’accouchements, partageant son temps de travail entre la maternité des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) et la Haute école de santé (HEDS), où il enseigne depuis le mois de novembre.

De l’Iran à la Suisse

Troisième homme diplômé de Suisse (2007) dans cette filière, il est, à en croire ses collègues, un professionnel respecté et apprécié. «Les quelques hommes qui s’engagent dans cette voie ne le font pas par hasard. Et je crois que Nasir a quelque chose de spécial. Les patientes (et leurs conjoints) sont toujours très heureuses d’avoir affaire à lui. Elles rappellent pour dire combien elles l’ont trouvé respectueux, doux et attentionné», explique une enseignante et ancienne sage-femme. Un phénomène que l’effet de surprise «homme sage-femme» semble aussi expliquer.
Comment est-il devenu sage-femme? «C’est une longue histoire», répond Nasir, dont le nom renvoie directement à son lieu d’origine, l’Iran, qu’il a quitté à la fin de la guerre Iran-Irak (1980- 1988). Un conflit qui a causé entre 500’000 et un million de morts, arrachant tragiquement à Nasir presque toute sa famille proche. «On imagine toujours que la guerre n’arrivera jamais chez nous. Et le jour où la réalité vous rattrape, vous êtes forcé de passer par-dessus.» Dans cette épreuve, l’adolescent de 14 ans qu’est alors Nasir peut heureusement compter sur un oncle et une tante installés à Genève. Il les rejoint en 1989, apprend la langue rapidement et passe le bac français à l’âge de 19 ans. Dans son temps libre, il organise des cours d’initiation à la danse classique et contemporaine pour des enfants de 3 à 6 ans, un art qu’il à cœur de transmettre.

Mère sage-femme

Il fait des petits boulots, effectue des stages de danse et achève à 22 ans une formation d’analyste programmeur en informatique. Féru de sciences, il commence un diplôme de chimie à l’EPFL en travaillant la nuit dans un centre pour requérants d’asile, à Genève. Un jour, il accompagne à l’Office d’orientation professionnelle un ami danseur victime d’une double hernie discale en quête de reconversion. «C’est là que tout a commencé. J’ai ouvert le classeur sage-femme un peu par hasard et j’y ai découvert la section ‘hommes’. Je n’avais pas du tout intégré qu’un homme pouvait faire ce métier, en Suisse ou en Iran d’ailleurs. J’avais beaucoup de doutes. Je me demandais si j’allais trouver une place de travail. Mais après mes premiers accouchements en stage, j’ai su que j’étais fait pour ça.»
Cette vocation, Nasir la portait en lui depuis longtemps: «Ma mère était enseignante et sage-femme en Iran. Jusqu’à l’âge de 5 ans, elle m’a emmené avec elle lors de ses interventions. Je ne conserve que quelques souvenirs de cette époque, mais je me rappelle qu’elle me racontait toutes ses histoires de grossesse». Et le petit Nasir de lui poser un tas de questions sur le bébé, la naissance, le placenta, etc.: «tout cela me fascinait».
L’homme sage-femme a toujours été attiré par tout ce qui a trait à la vie. «Peut-être parce que la mort a été trop présente durant ma jeunesse. Vivre une naissance, c’est magique. Mais ce n’est que la cerise sur le gâteau. Accompagner le couple, aider les parents et partager quelques moments de bonheur dans la perspective de la venue d’une nouvelle vie, c’est tout cela qui pour moi fait la beauté du métier».
Le changement de cap opéré par Nasir, alors en troisième année à l’EPFL, n’est pas facile à expliquer à ses oncles, tantes et cousins d’Iran: «Au début, ils ne comprenaient pas pourquoi j’abandonnais des études de chimie pour devenir sage-femme. Ils me voyaient déjà revenir au pays comme ingénieur». Bien qu’il ait obtenu son diplôme, certains continuent à demander à Nasir ce qu’il compte faire dans sa vie... «Avec le temps, ils ont compris que j’étais heureux comme ça. Aujourd’hui il arrive même que mes cousines me confient leurs problèmes intimes.» Ses amis sont certes surpris lorsqu’ils apprennent la nouvelle, mais très contents pour lui. «En général, quand j’explique que je travaille comme sagefemme, je lis l’étonnement sur les visages et c’est légitime. Je réponds toujours volontiers aux questions».

Un sage parmi les femmes

«En huit ans, je n’ai eu que deux ou trois remarques désobligeantes à l’hôpital. Une collègue m’a tout simplement avoué ne pas aimer les hommes. D’autres personnes n’étaient pas convaincues et demandaient à voir: la plupart sont ensuite venues d’elles-mêmes me dire qu’elles s’étaient trompées.» Et les patients? «Idem. Les gens sont surpris, mais depuis le début, je peux compter le nombre de refus sur les doigts de la main, majoritairement pour des raisons confessionnelles. Et le dialogue permet de dissiper certains doutes. Après discussion, une personne voilée originaire d’Afghanistan m’a par exemple laissé m’occuper d’elle.»
Alors, sage-femme, un métier d’homme? «Je ne percevrai jamais ce qu’une parturiente peut ressentir – de nombreuses sages-femmes n’ont pas eu d’enfants non plus, ce qui ne les empêche pas d’exercer. Mais j’imagine et je fais preuve d’empathie». Et il sait comment soulager les douleurs.
Car au-delà du sexe, c’est la connaissance et le savoir-faire qui importe, selon Nasir: «Quand je porte la blouse blanche, le fait que je sois un homme ou une femme n’a plus aucune d’importance».

Cédric Reichenbach

 

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