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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2012 - A la deux
Jeudi, 15 Novembre 2012 00:00
 

Reportage

Mingala ba! Bienvenue en Birmanie

Jusqu’alors peu visitée, la Birmanie, pays d’Asie du sud-est rebaptisé Myanmar, a accueilli un demi-million de visiteurs en 2012. Un engouement dû en partie à la démocratisation du pouvoir en 2011 et à la renommée d’Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix.

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«Quelque chose d’unique arrête, déroute les yeux; on croirait une grande cloche en or, surmontée d’un manche d’or [...]. C’est bien de l’or, à n’en point douter: cela brille d’un éclat si fin!» La pagode Schwedagon ensorcelait l’écrivain Pierre Loti. Le sanctuaire bouddhiste le plus sacré du Myanmar, l’ancienne Birmanie, stupéfie également le passager qui de l’avion voit scintiller le stupa doré de 98 mètres de haut et de 433 mètres de périmètre vieux de 2500 ans. Cette pagode est le coeur de Rangoon, ex-capitale du Myanmar. La capitale du pays est depuis 2005 Naypyidaw, à 380 km au nord.

Pieds silencieux

Les rayons du soleil rendent les dalles brûlantes sous les pieds nus. Les fidèles se prélassent sur des nattes à l’ombre des tazaung, abris pour pèlerins. Lieu de prière, la pagode est aussi un endroit de détente et de repos. Les visiteurs se font plus rares lorsque la chaleur devient écrasante: c’est «le temps des pieds silencieux», disent les Birmans.
Un demi-million de vacanciers en 2012, c’est deux fois plus que l’année précédente. Pourquoi cet engouement? La démocratisation du pouvoir en 2011 et la renommée d’Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix et cheffe de file de l’opposition devenue parlementaire, en sont les causes principales.
La crainte de soutenir un régime autoritaire, propriétaire de l’essentiel des infrastructures hôtelières, l’absence de promotion du Myanmar et les paroles d’Aung San Suu Kyi, la Dame de Rangoon, déconseillant âprement de venir dans son pays, expliquent la désaffection antérieure des touristes.
Question éthique ou sécuritaire? Je n’ai eu aucun souci de sécurité et n’ai rencontré aucune entrave durant mes déplacements dans les zones touristiques de Bagan et du Lac Inlé. Au contraire, mon guide insistait sur les bienfaits du tourisme pour éviter l’isolement et pour l’apport financier, même minime.
Bagan, avec ses 2500 monuments bouddhistes, est un site exceptionnel au cœur du pays, sur la rive Est du fleuve Irrawady. Il doit son expansion au roi Anawratha qui en fit la capitale de son royaume au 11e siècle. Ses successeurs poursuivirent l’agrandissement de la cité. Son déclin, brutal, fut provoqué par une invasion mongole au 13e siècle.

Hauts lieux du tourisme2012-46-25Bcarte

Le site est dénaturé par un complexe hôtelier pourvu d’une tour d’observation de 61 mètres. L’argent de la restauration des temples a été en partie détourné et les travaux n’ont pas été réalisés dans les règles de l’art. L’UNESCO a donc renoncé à inscrire le site au patrimoine mondial de l’humanité.
Durant son temps libre, un écolier anglophone m’a guidée pendant trois jours parmi les temples dans la carriole de son oncle. Il m’a invitée chez lui où il a fait griller des arachides. Au mur, une photographie de la remise de son prix de premier de classe. Il était vif d’esprit, poli et observateur. Le nombre de visiteurs augmentant, les enfants risquent de sécher les cours pour récolter quelques kyats.

Violences interethniques

2012-46-22AiEn sera-t-il de même dans un autre haut lieu du tourisme birman, le lac Inlé, au Nord-Est du pays, à 1328 mètres d’altitude, dans l’Etat Shan? Les barques des pêcheurs intha, le peuple du lac, glissent entre les jardins flottants. Ils rament en se tenant à l’arrière, debout sur une jambe, l’autre enserrant une pagaie.
Dans l’Etat d’Arakan, région côtière de l’ouest où l’état d’urgence a été proclamé le 10 juin, ont eu lieu de violents affrontements intercommunautaires qui se sont étendus à la capitale Sittwe. Les deux principaux groupes ethniques se sont affrontés. D’un côté les Arakanais, d’origine tibéto-birmane et de confession bouddhiste, de l’autre les Rohingyas, des musulmans ethniquement proches des Bengladais, qui sont opprimés et à qui est déniée la nationalité birmane.
La perspective d’une réconciliation permettrait à nouveau de remonter en bateau le fleuve Kaladan au départ de Sittwe pour atteindre en six heures Mrauk U et ses 150 temples dispersés sur les collines et le long des cours d’eau. Et d’admirer à l’aube les féeriques lumières baignant la capitale de la puissante dynastie des Mrauk U entre le 15e et le 18e siècles.

Le Triangle d’or

A 70 km de la Chine et à 150 km de la Thaïlande se trouve Kengtung, capitale du Triangle d’or. La ville n’est ouverte aux étrangers que depuis 1993 et accessible seulement par avion et par la route de la Thaïlande. Les raisons invoquées: banditisme et combats. Ne serait-ce pas plutôt la culture de l’opium et la production de métamphétamine?
L’Etat a pacifié la zone, mais le trafic y reste vivace, témoins les opulentes maisons chinoises. Kengtung est influencée par ses voisines: les écriteaux sont en chinois et en thaï. Dans les villages, les femmes Akha portent des coiffes faites de boutons, de boules et de pièces d’argent, les Ann ont les dents noircies et les Palaung sont réputés pour leurs tissages. Ils font partie des 135 groupes ethniques représentant le tiers des 52 millions d’habitants parlant une centaine de langues et de dialectes.
Mon guide, tatoué à la cheville dans son enfance pour le protéger des morsures de serpent, me traduit les plaintes des habitants dépouillés de leur récolte par les militaires. Il me désigne, sans arrêter le véhicule, les hangars où sont stockées les marchandises qui seront revendues à un meilleur prix en Thaïlande.
Nombre de ces ethnies sont en révolte contre le pouvoir central et un quart du pays reste fermé aux étrangers. Même si les Môn viennent de conclure un accord de paix, signe que la détente touche aussi les zones reculées.

Travail forcé2012-46-21A

Aujourd’hui, l’effigie d’Aung San Suu Kyi est imprimée sur les tee-shirts vendus aux touristes qui font une halte devant la maison où elle était assignée à résidence pendant vingt ans. On peut se rendre dans le pays avec bonne conscience, mais à qui profite l’argent dépensé? Affaires et politique restent étroitement liés. Les secteurs de l’économie ont été privatisés et attribués par les généraux à une dizaine de personnes qui détiendraient 99% de la richesse nationale.
Un fléau subsiste: le travail forcé, dénoncé par Amnesty International. Un adulte par famille, parfois un enfant, est réquisitionné, sauf paiement d’une «compensation», pour des travaux d’intérêt général comme la construction de routes. Le travailleur, non rémunéré, doit apporter ses outils et sa nourriture.
En Arakan, les Rohingyas sont réquisitionnés deux jours et une nuit par semaine pour la pose de barbelés le long de la frontière avec le Bangladesh. La présence de touristes peut cependant limiter le recours au travail forcé. L’Organisation internationale du travail l’exige pour coopérer avec la Birmanie et l’Union européenne pour lever ses sanctions.

Coutumes et traditions

L’afflux de touristes n’empêche pas la célébration de la plus importante fête religieuse du pays, le Shinpiu. Les jeunes garçons, revêtus de costumes royaux tels ceux du prince Siddhartha, quittent la vie laïque pour vivre au monastère. A l’imitation du Bouddha, ils auront les cheveux et les sourcils rasés pour signifier leur renoncement au monde. On croise des mastiqueurs aux dents rouges mâchant du bétel, mélange de noix d’arec et de chaux enroulé dans une feuille de poivrier. Ils portent le traditionnel longyi. Il est quadrillé ou rayé, le nœud proéminent sur le ventre pour les hommes; à motifs fleuris ou uni, un nœud discret de côté pour les femmes.
Restent les senteurs des chevelures féminines piquées de guirlandes de jasmin, les visages d’enfants et de femmes saupoudrés de thanaka, pâte végétale tirée d’une variété d’acacia utilisée comme fard à joues ou crème solaire. Ce maquillage à la résonance magique s’harmonise à la grâce et aux sourires qui subliment les beautés du pays.

Patricia Laguerre et Jean-François Masson

 

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