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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2012 - A la deux
Jeudi, 04 Octobre 2012 00:00
 

Bob Dylan

Les tourments du "Zim" ne l'ont pas achevé

Nombreux sont les vautours qui guettent le trépas des géants. Avec le crépusculaire Tempest, Bob Dylan n’a pourtant pas dit son dernier mot. Et si sa voix nasillarde est cassée comme jamais, elle n’en est que plus émouvante.

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Le 19 mars 1962 sortait Bob Dylan, premier album du barde du renouveau folk qui marqua de son empreinte indélébile la contestation des années soixante et, par contrecoup, la musique universelle. Cinquante ans plus tard paraît le trente-cinquième opus de Robert Allen Zimmerman (son nom originel), le cinquième depuis l’an 2000. La presse l’a attendu au tournant, une fois de plus, comme le veut le cynisme de la coutume; elle est finalement aussi ensorcelée que partagée: ce n’est pas une surprise au vu du nombre de charognards de l’écrit qui préfèrent épier les faux pas d’un immense poète, qui ne supporte plus depuis longtemps son mythe de prophète engagé de la contre-culture, plutôt que de considérer sa musique à sa juste mesure.
Au-delà des guerres de tranchées de goût et des mesquineries des critiques, une certitude: ceux qui adhèrent pleinement à l’atmosphère sépulcrale et néanmoins vivace de Tempest savent reconnaître en Bob Dylan l’amour savant – peu possèdent une culture capable de rivaliser avec celle du «Zim» – qu’il a des multiples traditions populaires musicales des Etats-Unis d’Amérique.

Quand la country a le blues

2012-40-29AEn effet, ses dix chansons ne cessent d’entremêler des liens jamais achevés entre country rurale et blues urbain, bluegrass des Appalaches et western swing, jazz old school et prose interminable tissée d’idéalisme fané sur lequel plane toujours l’âme vigilante de Woody Guthrie. Soit les racines d’une nation étoilée au drapeau sinon consumé, du moins trop souvent souillé par les agissements tortueux de ses propres concitoyens.
Selon son auteur, Tempest est «un drôle de fourre-tout dont il faut espérer qu’il en sorte quelque chose». Le quelque chose en question est blessé, instinctif, profus. Vrai. Il était prévu que cet opus soit marqué par la religion – né juif le 24 mai 1941 à Duluth, Minnesota, Bob Dylan s’est converti au christianisme évangélique à la fin des années 1970 tout en continuant d’entretenir des liens paradoxaux avec sa communauté d’origine. Nourries de références bibliques, ses couleurs sont finalement celles de la noirceur et de la violence, de la mort qui rôde, d’amours déçues et de fantômes d’une Amérique déroutante plus proche de No Country for Old Men de Cormac McCarthy que de John Ford.
Le swing de Duquesne Whistle ouvre l’album sur un tempo enjoué de country futée que Hank Williams aurait nécessairement ajouté à son répertoire. D’emblée, on sent que le groupe de Bob Dylan joue non pas comme s’il apprêtait un album dans le confort aseptisé d’un studio dernier cri, mais pied au plancher, enchaînant les concerts dans les villes, de la côte Est à la Californie, comme d’autres avalent des kilomètres au volant de leur Chevrolet Impala 1952: son grasseyant, enroué, limite crasseux, pour une mécanique qui tient la route sans fausse sortie. La douceur flâneuse de Soon after Midnight évoque le Bob Dylan relancé par Daniel Lanois en 1989 grâce à l’album Oh Mercy; son groove tendrement mélancolique est celui d’un homme qui marche seul vers sa maison, fredonnant le souvenir d’une femme qu’il n’a pas pu retenir: «J’ai fait face à des murs plus grands que les tiens». S’ensuit un blues drivé par un riff obsédant, limite casse-pieds (Narrow Way), porté par des paroles narrant une histoire de route tenant autant de la métaphore sexuelle («un chemin long et étroit») que du commentaire citoyen: «C’est un dur pays pour rester en vie/Les lames sont partout et elles percent ma peau (…) Tu n’en sortiras pas sans cicatrices».

De l’amour à la politique

Plutôt hobo caverneux que Rimbaud de la protest song, Bob Dylan ne navigue pas à vue; il connaît son vaste sujet et alterne les rythmes avec naturel, renouant avec la romance contrite dans Long and Wasted Years, amères longues années gaspillées dont on ressort pourtant étrangement léger. Certes, sa voix nasillarde, qui fit sa légende, est éraillée et désarmante comme jamais, plombée de graillons dignes d’un Howlin’ Wolf enrhumé ou d’un Tom Waits exténué, mais elle ne nous empêche pas de danser en sa compagnie, nez fourré dans le creux de son épaule amaigrie – en sanglotant plutôt qu’en pleurant.
Plus rock classique, Pay in Blood raconte la vie d’un meurtrier dans une Amérique pleine de chausse-trapes; il clame: «Je paie en sang, mais pas du mien». Refroidissant? Le pessimisme est le frère jumeau du réalisme sans faux-semblants de Tempest. Early Roman Kings, lui, rejoue la cadence de Mannish Boy de Muddy Waters accompagné d’un accordéon, joué par David Hidalgo des Los Lobos, alors qu’on ne sait si cet instrument s’est échappé d’un zydeco de Clifton Chenier ou d’un band tex-mex.

Longues tirades

Finalement, Tin Angel emmène à nouveau Bob Dylan sur les sentiers de l’antique tradition folk, versifiant à l’envi au long d’entêtantes histoires troussées dans les moindres détails de leur narration poétique. De même que Scarlet Town, chanson inspirée de Barbara Allen, composée par un anonyme du Nord de l’Angleterre et dont la première mention se trouve dans le Journal de Samuel Pepys à la page datée du 2 janvier 1666. Oui, il y a 346 ans.
Le passé ausculté par le ménestrel le propulse dans des âges antédiluviens, authentifiant son enracinement dans la profondeur tout en affirmant son regard pessimiste sur une Amérique contemporaine dans laquelle il n’est jamais loin de voir un proche naufrage. Avant Roll on John, hommage d’espérance un peu poussif à son ami John Lennon, les treize minutes cinquante-quatre de Tempest, où le Titanic croise le souvenir de la Carter Family, couronnent l’exigence d’une œuvre languissante de résistance qui, en affrontant sans peur ni reproche des temps obscurs, n’en rayonne pas moins d’une lueur noire aux éclats anthracite.

Thibaut Kaeser

 

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