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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2012 - A la deux
Jeudi, 20 Septembre 2012 00:00
 

Jean-Claude Guillebaud

"Le pessimisme m'énerve et ne sert à rien"

Quand tout le monde parle de crise, le journaliste et écrivain Jean-Claude Guillebaud signe un essai sur l'espérance. Rencontre avec un porteur de flamme aussi lucide que combatif.

2012-38-30AiPourquoi avez-vous ressenti le besoin d’écrire un livre sur l’espérance?

Jean-Claude Guillebaud: – D’abord parce que ce thème m’a toujours travaillé. J’ai écrit huit gros livres pour essayer de réfléchir aux grands bouleversements que nous sommes en train de vivre. Chaque fois, les gens ont remarqué que ces ouvrages étaient plutôt optimistes, mais ils ne traitaient pas de l’optimisme à proprement parler.

Au mois de janvier dernier, je revenais d’un voyage au Vietnam et au Cambodge avec ma femme. Dans l’avion, on s’est dit qu’on allait rentrer dans la vieille Europe fatiguée, désabusée, désenchantée et retrouver la France dans la sinistrose. A côté de ces peuples créatifs et bâtisseurs, cela ressemble à une maison de retraite! Ma femme m’a alors donné l’idée d’écrire un petit livre, plus court et plus personnel, sur l’espérance. Je me suis exécuté avec un vrai bonheur. 

Pourtant, votre expérience de grand reporter au Monde vous a confronté aux pires horreurs?

– Oui, pendant plus de 20 ans j’ai connu les guerres, les révolutions, l’épouvante... En réalité, je ne suis pas optimiste malgré cela, mais grâce à cela. Dans chaque circonstance, j’ai toujours trouvé des gens qui ne désespéraient pas, des gens qui avaient assez d’énergie pour reconstruire, des gens qui faisaient face. J’ai été impressionné par ces leçons de courage. C’est à ce moment là que j’ai pris en grippe la complaisance dans le pessimisme. C’est un dandysme qui ne sert à rien et qui m’exaspère.

On sent que vous avez en tête des expériences précises, des visages...

– J’ai un souvenir très vif qui date de la fin des années 1970. J’avais voulu passer plusieurs jours dans la famille la plus pauvre de la Terre pour faire un article. Après m’être renseigné, j’avais choisi un bidonville de Calcutta en Inde. Il y avait là un couple et quatre enfants qui vivaient dans une petite cabane avec deux lits superposés. La maison était souvent inondée. Parents et enfants se relayaient pour dormir. Ce qui m’a frappé, c’était la gaieté de ces gens. En rentrant à Paris j’ai raconté cette histoire à un confrère de Paris Match. C’était Dominique Lapierre qui s’est rendu sur place et en a fait La Cité de la joie, devenu un best-seller mondial.

L’optimisme n’empêche pas la lucidité?

– Il ne faut pas confondre optimisme et niaiserie. Le Candide de Voltaire ou le «Tout va très bien, madame la marquise» me semblent absurdes. Je suis partisan d’un optimisme stratégique, c’est-à-dire combatif. En exergue de mon livre, j’ai mis ce vers de Goethe: «Le pessimiste se condamne à être spectateur». C’est plus simple de rester chez soi. On devient consommateur l’après-midi et téléspectateur le soir. Mais c’est une vie de larve dont je n’ai pas envie. Cela m’intéresse plus d’être citoyen et de ne pas baisser les bras.

Aujourd’hui, quelles sont vos raisons d’espérer?

– Nos sociétés européennes se sont durcies, avec un chômage en explosion, des précarités nouvelles, des institutions discréditées. La démocratie a reculé, les gens s’abstiennent de plus en plus. Jusqu’à présent, chaque génération était convaincue qu’elle vivrait mieux que ses parents. Aujourd’hui, comment faire des projets? Mais c’est précisément dans ces situations qu’il faut l’énergie du désespoir.

Nous avons quitté un vieux monde et nous entrons dans un monde nouveau dont mon livre analyse les cinq mutations: géopolitique, économique, numérique, génétique et écologique. Chacune de ces mutations est à la fois porteuse de menaces et de promesses. C’est à nous citoyens qu’il appartient de tout faire, par notre engagement et notre dynamisme, pour que les promesses soient favorisées. Le monde de demain, c’est nous qui allons le fabriquer.

Où voyez-vous les signes d’un réveil?

– Certainement pas dans le monde politique ou médiatique. En revanche, on voit une grande créativité dans la société civile, les ONG, les mouvements associatifs. C’est là que brûle la flamme de l’optimisme. Je pense aussi au mouvement des Indignés ou aux jeunesses arabes qui ont été capables de se dresser contre les dictatures. Même si cela pose d’autres problèmes, le courage et le dynamisme sont là.

Pour vous, l’espérance est-elle un héritage de la culture judéo-chrétienne?

– Beaucoup de gens pensent que l’espérance est religieuse. C’est oublier que le grand livre d’Ernst Bloch, un marxiste notoire, s’appelle Le Principe espérance! Mais c’est vrai qu’à l’origine on doit l’espérance aux prophètes juifs qui ont introduit une rupture fondamentale dans notre rapport au monde. La pensée grecque se faisait du temps une idée circulaire, les hommes étaient condamnés à s’adapter au monde tel qu’il est. Tout d’un coup, le temps devient droit et est orienté vers un projet. Cela change tout: nous devenons responsables du monde qui va venir. Les chrétiens se sont approprié cette idée en l’appelant espérance et plus tard la philosophie des Lumières a parlé de progrès. Nous n’avons pas d’autre destin que celui que nous avons choisi. J’ai peur que les Occidentaux abandonnent cette idée forte.

Quand je rentre du Vietnam ou de la Chine, où les gens m’ont parlé de leurs projets, je me dis qu’ils sont plus occidentaux que nous. Ils nous ont piqué l’idée d’espérance. C’est formidable! Il n’y a plus de Chine immobile et éternelle. Quand je leur dis ça, ils éclatent de rire parce qu’ils savent bien que c’est vrai.

Recueilli par Priscille de Lassus


2012-38-31AUne autre vie est possible

Dans cet essai bref et très personnel, Jean-Claude Guillebaud livre une réflexion stimulante sur l’espérance. Patiemment, en piochant dans sa vaste culture comme dans son expérience, l’auteur analyse les causes de la désespérance actuelle et expose les raisons de n’y point succomber dans un vibrant plaidoyer. Espérer, cela se décide et c’est salutaire. Tel pourrait être le credo de ce journaliste devenu éditeur. Un livre qui a le mérite de donner du souffle à notre monde contemporain en l’inscrivant dans une vision.

Jean-Claude Guillebaud. Une autre vie est possible, Comment retrouver l’espérance. Editions L’Iconoclaste. 160 pages. Peut être commandé à l’Echo magazine au prix de Fr. 19..- + frais d’envoi.

 

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