news menu left
top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2012 - A la deux
Jeudi, 16 Août 2012 00:00
 

Uri

Ces paysans qui sont suspendus à un fil

Le canton d’Uri compte 38 téléphériques en activité. Avec plusieurs modèles «de poche» pour deux, trois ou quatre personnes. Un moyen de transport essentiel pour les paysans de montagne.

2012-33-14A

 

Pas de guichet ni de billet au départ. Juste un téléphone pour appeler la famille de paysans cachée dans le brouillard, tout là-haut. «Fermez la porte de la cabine», disent les instructions en allemand. Et c’est parti: 500 mètres franchis en cinq minutes jusqu’à l’alpage de Sittlisalp, dans l’arrière-pays d’Uri. Pas loin du col du Klausen, là où le mythe de Guillaume Tell a pris racine.
De ces téléphériques de poche, le canton en compte plusieurs dizaines. Certains sont ouverts à tous vents, comme des télésièges à couvercle. «Charge utile, 2 personnes ou 250 kilos», annonce, par exemple, la plaquette vissée sur la brouette aérienne qui va de Flüelen à Gibel. De là, la vue porte sur le lac des Quatre-Cantons. D’autres téléphériques sont plus récents. Celui de Sittlisalp, qui est fermé et offre quatre places, date de 1998. Il a été rénové grâce à l’Aide suisse aux montagnards.
«Le premier téléphérique marchait à l’eau: on remplissait le réservoir placé sous la cabine du haut et elle tirait celle du bas. C’était assez aventureux. En 1956 a été installé un moteur de Volkswagen: le téléphérique fonctionnait comme une voiture avec gaz, frein et embrayage», se souvient Bernadette Arnold. Depuis vingt ans maintenant, elle pilote le téléphérique de Sittlisalp pendant les trois mois et demi de la saison d’alpage. Elle vit là-haut, à 1624 mètres, avec ses quatre enfants et son mari Josef qui s’occupe des 16 vaches, des veaux et des cochons.

Des falaises somptueuses

«Le travail au téléphérique nous offre un salaire d’appoint; autrement on ne tournerait pas», dit Bernadette. C’est un discours qui revient comme un refrain dans les petites fermes du canton d’Uri, ce pays où la terre ne nourrit pas son homme: au Moyen Age déjà, les bergers exportaient leurs bêtes vers Milan et l’Italie. Etroite, la vallée principale est encombrée par l’autoroute et la voie de chemin de fer. Les alpages sont précieux, mais difficiles d’accès, posés comme ils le sont sur des terrasses séparées de la plaine par des falaises somptueuses. D’où les nombreux téléphériques utilisés même quand des routes ont été taillées dans la pente.
Ah, le brouillard se lève enfin! Les voitures brillent sur le parking, en bas, et l’œil s’arrête sur les parois majestueuses du Brunnital. Le spectacle de la nature réjouit toujours Bernadette. «Et j’aime le changement: les mois d’été ici avec tous les gens qui passent et les mois d’hiver en bas, au village.» Dans sa buvette, à l’arrivée du téléphérique, elle sert la viande séchée d’Uri, la saucisse faite maison et, bien sûr, le fromage de Sittlisalp.

La vente sur place

Connu loin à la ronde, ce fromage est le fruit d’un modèle économique envié. En 1961, les neuf familles propriétaires des alpages fondaient une Société de d’amélioration foncière. En 1983, elles bâtissaient une fromagerie d’alpage qu’elles confiaient à un fromager professionnel, Toni Horat. Il avait alors 23 ans. Avec sa femme Maria, cela fait bientôt trente ans qu’il passe près de cinq mois là-haut chaque année. Matin et soir, il reçoit le lait des 191 vaches de l’alpage. La production annuelle de fromage est de 28 tonnes, sans compter le beurre, la crème, le yogourt et la ricotta. Une partie est vendue sur place aux milliers de touristes emmenés par le petit téléphérique rouge qui appartient aussi à la coopérative.
Cette fromagerie a sauvé l’alpage. «Au prix où le lait est payé par l’industrie, actuellement, on serait morts», dit Bernadette. En hiver, Toni Horat affine les fromages dans la vallée et il fait le tour des marchés et des magasins spécialisés de Suisse alémanique, qui en redemandent. «C’est un homme plein d’initiatives, un Top Mann», dit Bernadette avec admiration.
Voilà justement Maria, la femme du fromager. Elle raconte que ses enfants descendaient à l’école dans la vallée quand la famille était sur l’alpe de mai à octobre. Sans téléphérique, cela aurait été impossible. «Ils partaient à six heures et quart pour arriver à l’école à huit heures», se souvient Maria. Aucun de ses quatre enfants ne reprendra la fromagerie; un des fils de Bernadette, par contre, veut être paysan. Mais pourra-t-il en vivre?

Le paysan s’épuise

Dans les discussions, la question du revenu agricole et des réglementations toujours plus tatillonnes revient sans cesse. Le paysan doit investir pour être aux normes imposées par la Confédération, donc s’endetter, sans garantie d’un revenu décent. Dans cette «lutte pour la survie», comme dit Bernadette Arnold, Uri est désavantagé. La géographie difficile du canton limite le recours aux machines; beaucoup doit être fait à la force du poignet. Si un paysan agrandit son domaine, il doit travailler plus: à un moment donné, il s’épuise.
Là comme ailleurs, le touriste est une promesse de revenus annexes. Encore faut-il le faire venir. «Trop de paysans dorment encore. Ou bien ils croient que les touristes vont tomber du ciel! Mais l’état d’esprit commence à changer», dit Sepp, le mari de Bernadette. Les Uranais voteront en septembre une loi sur le tourisme. Des millions d’automobilistes passent en effet sur l’autoroute, à une demi-heure du téléphérique. Si quelques-uns s’arrêtaient pour goûter au fromage et au paysage...

Le plat des pauvres

La journée avance, il est temps de trouver un lit. Il n’y a pas d’hébergement à Sittlisalp, mais une demi-heure de marche paisible conduit à Obsaum, un autre alpage situé à 1’710 mètres d’altitude. Ce balcon naturel domine la vallée du Schächental: par beau temps, la vue porte jusqu’au col du Klausen.
En 1996, Toni Herger et sa femme Mariett ont récupéré une baraque militaire de Göschenen. Avec l’aide des bénévoles de Caritas, ils ont monté des dortoirs et une salle commune au-dessus de l’écurie; de quoi accueillir une vingtaine de personnes dans un cadre chaleureux et confortable. Le soir, Mariett sert les Älpler Makronen: pommes de terre, macaronis, oignons grillés, fromage fondu et compote de pomme. C’était le plat des pauvres, c’est devenu un plat typique de la Suisse profonde. Grand-père et retraité – «mais toujours au travail!» –, Toni s’occupe des 15 vaches, 15 veaux et 9 chèvres de l’alpage. Il ne fait plus de lait, mais de la viande, «qui paie en ce moment plus que le lait». Deux veaux sont nés il y a deux jours, pour le grand plaisir des enfants qui vont les caresser dans l’écurie.

La prière du soir

Quand tombe le soir, Toni prend son cor des Alpes. Dans le porte-voix en bois, il récite ensuite la longue prière des bergers qui implorent la protection de Dieu sur ceux qui dorment dans la vallée, en bas, et sur chacun de nous. «Je ne suis pas spécialement bigot, mais j’y crois, dit Toni. C’est un geste qui a beaucoup d’importance pour ceux qui viennent nous trouver et ceux qui dorment ici».
Ces moments passés autour de la table, devant une tasse de Kaffee Tresch, sont à mettre au crédit de l’agriculture de montagne. Ce qu’elle apporte au touriste de passage, et donc aussi au pays, ne se mesure pas seulement en chiffre d’affaires et en rendement.

Patrice Favre


Alpage de Sittlisalp,
Bernadette et Josef Arnold-Furrer
Tél. 041 879 10 20
www.alp-sittlisalp.ch

Alpage Obsaum,
Mariett et Toni Herger,
Tél. 079 642 40 58
www.urbeef.ch
Sur place, quelques mots
d’allemand sont utiles.

 

 90ans

Cette semaine

2020-08-sommaire 

 

articles-2020

 

 unpluspourtous




Echo Magazine © Tous droits réservés. Route de Meyrin 12. CH-1202 Genève. Tél +41 22 593 03 03. Fax +41 22 593 03 19 redaction@echomagazine.ch