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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
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Articles 2012 - Edito
Jeudi, 13 Septembre 2012 00:00
 

Edito: L'eau du puits

Aude Pidoux_aÇa se passe en Afrique, il y a plus de trente ans. Fatoumata balaie, dépoussière, prépare le repas tout en s’occupant de ses enfants. Elle range les restes du repas, fait la vaisselle, plie le linge qui séchait dehors. Elle s’est levée tôt, l’après-midi est bien avancé. Elle est fatiguée. Il fait chaud, elle n’a pas eu une minute de répit. Reste à aller chercher de l’eau au puits pour le soir et le lendemain. Mais le bébé pleure.

Dehors devant la maison, trois de ses neveux, des adolescents de 17 ou 18 ans, bavardent à l’ombre, assis sur un banc. Ils y ont passé la journée; pas d’école, ils sont en vacances. «Tu ne pourrais pas leur demander d’aller chercher l’eau?», demande une de ses amies passée lui rendre visite. Elle est suisse, c’est elle qui m’a raconté l’histoire. «Mais... on ne peut pas demander à des hommes d’aller chercher de l’eau!», s’exclame Fatoumata.

 


"Mais... on ne peut pas demander à des hommes d'aller chercher l'eau!"


 

«Et pourquoi pas?», a-t-on envie de rétorquer. Vue de Suisse, la situation paraît absurde. Mais pour Fatoumata et ses neveux, c’est une évidence.
En Suisse aussi, nous avons nos évidences. On pourrait par exemple se demander pourquoi, alors que tout le monde sait que les femmes touchent, à travail égal, environ 20% de salaire de moins que les hommes, cette situation ne change pas. Quels processus sociaux ou mentaux sont en cours qui permettent à une société d’accepter une situation injuste? Il n’y a aucune raison que les hommes africains «ne puissent pas» chercher l’eau au puits. Rien ne justifie non plus que les femmes suisses «ne puissent pas» gagner le même salaire que leurs collègues masculins.

En un siècle, l’âge qu’atteint cette année le plus vieux journal féministe suisse, l’émiliE (lire en page 10), nos évidences ont évolué. Ce que nous imaginions naturel ne l’était pas: les femmes portent des pantalons; les pères langent leurs enfants. Ces changements ont vu le jour grâce aux remises en question des féministes. Elles n’ont eu de cesse de gratter le vernis de nos certitudes, de nous questionner sur nous-mêmes. Elles l’ont si bien fait que le genre est devenu objet d’étude universitaire.

On peut considérer que les théories du genre vont trop loin. On peut ressentir un malaise à voir nos certitudes, notre modèle de société, notre identité bousculés. Suis-je mon sexe biologique? Ce comportement est-il moi ou ce que l’on attend de moi? On peut critiquer le genre et sa volonté de déconstruction des modèles sociaux et familiaux traditionnels. On peut répondre à ses interrogations. Prendre position. Mais n’oublions pas que c’est grâce à ce travail de déconstruction que, peut-être, Fatoumata demande désormais à ses petits-fils d’aller chercher de l’eau. A moins qu’elle n’ait un robinet.

Aude Pidoux


Mise à jour le Mercredi, 12 Septembre 2012 15:20
 

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