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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Deux
Mardi, 05 Novembre 2013 00:00
 

Mgr Charles Morerod

«Dialoguer, ce n'est pas être naïf face à l'islam»

 

L’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg a rendu visite aux petites Eglises d’Asie centrale. Et il revient sur ses propos concernant l’islam et l’interdiction de la burqa.

2013-49-32ADu 4 au 13 octobre, Mgr Charles Morerod a parcouru deux pays d’Asie centrale, le Kirghizstan et l’Ouzbékistan. L’évêque accompagnait une délégation de l’Aide à l’Eglise en détresse (AED), une œuvre d’entraide catholique. Dans ces deux pays de tradition musulmane, les chrétiens ne sont qu’une infime minorité qui survit dans des conditions très difficiles. L’évêque a pu y rencontrer le clergé et les communautés locales ainsi que des membres des autres confessions.

Pourquoi quitter un diocèse dans lequel vous avez fort à faire pour vous rendre en Asie centrale et célébrer des liturgies devant 15 ou 30 fidèles?

Mgr Charles Morerod: – Parce qu’on m’a invité. Le concile a demandé aux évêques d’être solidaires les uns des autres et l’AED, dont nous recommandons les quêtes en Suisse, souhaitait qu’un évêque puisse voir sur place ce que devient cet argent. De fait, j’ai vu des églises, des écoles, des religieuses qui s’occupent des enfants. Surtout, j’ai rencontré des chrétiens extrêmement touchés que des chrétiens étrangers et un évêque leur rendent visite, car ils se sentent très isolés et très pauvres.

D’où viennent ces chrétiens?

2013-49-33B– La plupart sont d’origine allemande ou polonaise; certains ont été déportés par Staline pendant la guerre. C’est aussi leur drame: après l’ouverture des frontières, beaucoup sont partis en Pologne et en Allemagne même s’ils avaient quitté ces pays depuis des siècles. Les communautés locales se sont appauvries. C’est vrai aussi pour les Russes orthodoxes dont beaucoup rentrent en Russie.

Il y a des conversions?

– Oui. J’ai parlé avec un couple musulman devenu chrétien, lui est pasteur dans une Eglise évangélique. Ils m’ont raconté leur conversion et les relations difficiles avec leurs familles d’origine. Les convertis ne subissent pas de persécutions sanglantes comme dans d’autres pays musulmans, mais la pression sociale est forte, car la religion se confond avec l’appartenance ethnique: par définition, un Polonais est catholique, un Russe orthodoxe, un Ouzbek ou un Tatar musulman. Celui qui se convertit trahit sa religion et son peuple. J’ai rencontré un adolescent qui s’appelait Islam et qui servait la messe. Il n’était pas baptisé et, s’il le fait, ce ne le sera pas avant d’être majeur. Les autorités surveillent attentivement ce qui se passe au niveau des conversions, aussi pour éviter de favoriser le fondamentalisme musulman.

Comment font les prêtres, les responsables des communautés, pour ne pas se décourager?

2013-49-32B– Certains se replient sur leur petit troupeau, d’autres sont ouverts et attentifs aux incroyants, mais avec prudence. J’ai le souvenir d’une très belle célébration dans une paroisse tenue par des missionnaires franciscains, des cordeliers. Ils font un travail admirable dans la catéchèse et la liturgie. Les fidèles étaient venus à pied ou en bus, parfois de très loin: certains passent tout leur dimanche à voyager pour assister à la messe!

A titre personnel, que vous apporte un tel voyage?

– J’ai mieux compris ce que vivent ces minorités chrétiennes dont je n’avais qu’une connaissance théorique. On m’a présenté une mère de famille en me disant, en allemand, qu’elle avait 48 ans: sur le coup, j’ai cru qu’elle en avait 84, car c’était l’âge que je lui aurais donné! Ses enfants étaient assez jeunes, mais elle était complètement usée. Les conditions de vie sont très dures.

Vous nous invitez à ne pas les oublier?

– L’aide matérielle est importante, c’est sûr, et les jeunes ont aussi besoin de recevoir une bonne formation pour trouver du travail sur place, car ils sont exclus des réseaux ethniques traditionnels. Rendre visite à ces chrétiens leur fait comprendre qu’on pense à eux et cela leur donne une visibilité dans la société locale, ce qui est une forme de protection.

Après votre interview dans le Matin Dimanche du 20 octobre, vous écrivez sur le site du diocèse que certains vous ont reproché votre naïveté face à l’islam parce que vous refusez de condamner le port de la burqa en Suisse. Etes-vous un naïf?

– Moi!? (rire) Par définition, un naïf ne se rend pas compte de sa naïveté, donc je suis mal placé pour vous répondre. Disons plutôt que j’essaie de ne pas envenimer la situation. Plus on agresse les musulmans, plus les extrémistes parmi eux deviennent agressifs, voilà ce que j’ai essayé de dire dans cette interview. Nous savons tous qu’il y a de la violence dans l’islam fondamentaliste, cela saute aux yeux et malheureusement pas qu’aux yeux. Evitons de la renforcer.

Le dialogue avec l’islam est une valeur chrétienne, une bonne façon d’être chrétien, dites-vous sur votre site?

– Oui, proposer le dialogue, c’est proposer une approche chrétienne des problèmes. Je sais que les musulmans n’y sont pas tous disposés, que certains voient dans le dialogue un signe de faiblesse. D’autres pensent que nous dialoguons parce que nous ne sommes pas sûrs de ce que nous croyons. Tout cela existe, mais je continue à penser qu’il est préférable de dialoguer plutôt que de se battre.

Pour dialoguer, il faut deux visages qui se parlent: ne peut-on pas exiger que l’autre2013-49-33A enlève d’abord sa burqa?

– Les burqas ne sont pas nombreuses en Suisse, mais il est vrai je n’aime pas du tout discuter avec quelqu’un dont je ne vois pas le visage. Cela dit, plus on l’interdit, plus certains musulmans voudront l’imposer à leurs femmes.

La Suisse, avec les valeurs qui la font vivre, ne peut-elle pas décréter que le voile intégral est une injure faite aux femmes?

– Je peux le concevoir, oui, mais il y a un danger: qu’on produise l’effet inverse de celui recherché. Le coup de génie de Ben Laden, en attaquant New York, fut de provoquer la riposte de George Bush, ce qui lui a donné les militants et les martyrs qu’il n’avait pas auparavant. La fondation des Frères musulmans en Egypte, au 19e siècle, fut aussi, en partie, une réaction contre le colonialisme britannique. Qui se sent agressé a des réactions collectives d’autodéfense et c’est cela que je veux éviter.

Reste que le succès de certains partis comme l’UDC est attribué au fait qu’ils osent dire qu’il y a des choses qui ne se font pas en Suisse, et pas seulement en matière religieuse. Ne doit-on pas affirmer ce qui nous tient à cœur?

– Bien sûr. D’ailleurs, je ne suis pas sûr de savoir quelle est la meilleure attitude sur toutes ces questions. Mais je reste persuadé qu’une politique d’affrontement conduit à l’affrontement plus qu’une politique d’apaisement et de dialogue. Un Syrien rencontré à Genève m’a dit récemment: «Le seul moyen de sortir de l’enchaînement de violences dans lequel est pris mon pays est un changement intérieur. Politiquement, il n’y a pas de solution. Il faut trouver en nous des ressources spirituelles». Qu’un musulman dise cela me touche même si je sais que d’autres musulmans s’acharnent contre les chrétiens. Pour faire la paix, il faut être soi-même pacifié intérieurement. Ce qui n’empêche pas de se défendre quand on est attaqué.

En Ouzbékistan, vous avez visité Samarcande, étape mythique sur la route de la soie. Vaut-elle le déplacement?

– Absolument! Et Boukhara est plus belle encore. J’ai d’ailleurs vu que le TCS fait une grande publicité pour l’Ouzbékistan en ce moment, c’est sûrement lié à mon voyage. Je soupçonne le TCS, dont je suis membre, d’épier tous mes déplacements pour enrichir son catalogue de voyages. Mais ne mettez surtout pas ça dans l’interview!

Recueilli par Patrice Favre

 

 

 

 

 

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