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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Deux
Jeudi, 21 Novembre 2013 00:00
 

Honduras

L’évêque devenu «l’ange des prisonniers»

 

Mgr Romulo Emiliani est évêque à San Pedro Sula, une des villes les plus violentes du monde. Depuis 12 ans, il rend visite aux prisonniers, obtenant même une trêve des chefs de gangs. Hélas, les résultats ne suivent pas.

2013-47-10AiLa journaliste de La Prensa, principal quotidien du Honduras, patiente dans l’austère salle d’attente de l’évêché. Le fait divers qui l’a amenée à se déplacer est tristement banal, voire insignifiant à San Pedro Sula: des criminels s’en prennent aux fidèles et lancent désormais des attaques à main armée à l’intérieur de la cathédrale. La porte s’ouvre sur l’imposante silhouette de Romulo Emiliani. L’évêque auxiliaire analyse rapidement la demande de la jeune femme et répond poliment à ses questions dans la foulée. «Nous vivons malheureusement dans un contexte très violent. Le comportement de notre peuple se détériore et on vole désormais n’importe où. Mais sachez que cela m’attriste autant si ça se passe dans un bus ou dans la cathédrale. Dans les deux cas, c’est une atteinte aux droits des gens et le signe que notre société est en train de s’effondrer.» La journaliste provoque un peu: va-t-on imposer des horaires de fermeture de la cathédrale? Poster des gardes? L’évêque esquive: «Nous demandons aux autorités d’assumer leur responsabilité et d’assurer notre protection.» Ce bref échange confirme l’aisance de Mgr Emiliani face aux micros. «Les médias sont une bénédiction. C’est le plus grand pupitre dont nous disposons, qui nous permet d’atteindre les endroits les plus reculés. Il faut les utiliser pour faire le bien», dit-il en nous précédant dans la cour intérieure de l’évêché. A peine la porte franchie, la verdure et le ruissellement de la fontaine apaisent l’anxiété latente des rues de San Pedro Sula.

Le son des klaxons

2013-47-11APas formel pour un sou, l’évêque s’assied sur la margelle. Le fond sonore des klaxons et les cris des vendeurs ambulants empêchent d’oublier l’agitation d’une des villes les plus violentes du monde. En 2012, l’Observatoire national de la violence répertoriait 176 assassinats pour 100’000 habitants. En Suisse, ce taux s’élève à 0,7. Cette violence, le Panaméen, évêque auxiliaire à San Pedro Sula depuis 12 ans, la connaît bien et ses manières douces et mélancoliques sont un leurre. Mgr Emiliani combat l’horreur là où elle est la plus sauvage: au cœur des gangs, appelés ici les maras. Au Honduras, les prisons débordent de caïds condamnés qui dirigent de leurs cellules les gangs actifs dans le pays. Romulo Emiliani a fait le choix, parfois critiqué, de défendre inlassablement ces jeunes infréquentables dont beaucoup de Honduriens souhaitent la mort. Lorsque l’an dernier, 360 détenus ont péri dans l’incendie du pénitencier de Comayaga, certains se sont réjouis. L’évêque a pris la défense des prisonniers, répétant publiquement après l’incendie que «le Honduras est en deuil». Il s’explique: «Un vrai catholique ne peut pas se réjouir de la mort des gens. Même s’ils sont des criminels, ils ne méritent pas de mourir comme des chiens. Je ne peux pas accepter que des Honduriens soutiennent le ‘nettoyage social’ et l’extermination des prisonniers».

La confiance des mareros

A force de leur rendre visite dans les 24 prisons du pays et de risquer sa vie à jouer les médiateurs – il est appelé «l’ange des prisonniers» –, l’homme a peu à peu gagné la confiance des mareros. Et il embrassé l’idée de les ramener sur le droit chemin. «Les gangs existent à cause de l’extrême pauvreté, de l’exclusion sociale. Les jeunes rencontrent dans les maras la famille qu’ils n’ont pas eue, la nourriture qu’ils ne trouvent pas dans la rue et la protection que les autorités ne leur ont pas apportée. Malheureusement, ils finissent par commettre des délits et générer des désastres dans la société.» Ces désastres, ce sont les extorsions, les règlements de comptes et une violence qui finit par des assassinats, des actes de vengeance contre les mères, les femmes ou les enfants des mareros rivaux. Le crime organisé et les narcotrafiquants, qui ont proliféré au Honduras il y a une quinzaine d’années, ont trouvé dans ces bandes de jeunes le bras armé dont ils avaient besoin pour effectuer les tâches ingrates et risquées. Selon les estimations, entre 3000 et 5000 personnes seraient membres des maras. En 2012, la justice a attribué la moitié des 7172 homicides commis chaque année au Honduras aux maras, la plupart étant des règlements de comptes ou des commandes macabres. Mais la criminalité n’est pas l’apanage des gangs et la répression politique fait également de nombreuses victimes. Depuis le coup d’Etat de 2009, qui a provoqué la destitution du président Manuel Zelaya, des paysans indigènes ou des descendants des esclaves africains qui luttent pour leurs terres sont régulièrement assassinés, avec des syndicalistes, des journalistes et des avocats. La police est responsable elle-même de nombreux homicides. En mai, une lueur d’espoir a brillé dans la prison de San Pedro Sula. Grâce à son patient labeur d’écoute, d’accompagnement et de négociation auprès des prisonniers, Mgr Emiliani a réussi un tour de force: une déclaration d’intention de la part des chefs des deux principales maras, la salvatrucha (connue également par son abréviation, MS-13), et la mara 18 (M-18).

Cagoules et casquettes

Cagoulés, casquettes et lunettes de soleil vissées sur la tête, les chefs de bandes ont, sous l’égide de l’évêque auxiliaire, demandé pardon à la société et annoncé leur volonté de faire baisser la violence. «Ce fut un moment historique», affirme Romulo Emiliani en concédant lucidement que les résultats sont maigres pour l’instant. Contrairement au Salvador voisin, où un processus similaire a conduit à une baisse significative de la violence, au Honduras le nombre des assassinats n’a pas diminué. Le problème, analyse-t-il, c’est que, contrairement au Salvador, l’Etat ne soutient pas le processus. «Il faudrait s’asseoir pour négocier et que le gouvernement propose à ces jeunes une alternative, une réinsertion, un travail: alors je suis sûr que la pacification serait possible. Mais le gouvernement promet, promet et rien ne se fait. C’est pour cela que les gangs n’ont pas fait un pas en avant.» L’approche des élections (voir encadré) n’incite pas les autorités à lancer un processus controversé avec des groupes que la société hondurienne honnit.

Les brebis perdues

L’évêque est habitué aux échecs, ou plutôt il ne connaît que cela. Ces douze années passées à travailler auprès des maras n’ont permis aucune avancée. Son regard se voile et son timbre résonne d’une imperceptible colère, inavouable. «C’est un chemin parsemé de morts. Des jeunes qui laissent tomber les gangs sont assassinés. Parmi ceux que j’ai accompagnés, que j’ai aidés à sortir des gangs, 66 ont été tués! Il n’y a pratiquement aucun succès. Nous accompagnons ceux qui souffrent, mais nous ne pouvons rien faire pour que cela se termine. La tragédie continue. Et elle ne s’arrête qu’avec la mort ou la prison. C’est ça, le drame des mareros.» Alors où trouve-t-il la force de continuer cette tâche si ingrate, ce travail de Don Quichotte? «L’Evangile nous demande de chercher la brebis égarée, celle qui a perdu son chemin et que personne n’aime. Les lépreux d’aujourd’hui, ce sont les membres des gangs. Je comprends pourquoi la société ne les aime pas.» L’évêque ose un sourire, perdu dans ses pensées: «Personnellement, j’aurais préféré travailler avec une autre population. Mais j’ai été appelé pour cela et je vais continuer à travailler pour eux». A 62 ans, Mgr Emiliani ne s’attend pas à voir la société hondurienne s’assainir. Il faudra au moins deux générations, pense-t-il. Pour cela, «il faut plus de justice sociale, des emplois pour tous et que la société se réconcilie. Il faut des changements sociaux profonds. Alors les jeunes n’entreront plus dans les gangs».

Anouk Henry, San Pedro Sula

Des élections très attendues

2013-47-13ALa perspective des élections du 24 novembre est encore assombrie par le coup d’Etat de 2009, au cours duquel les militaires ont déposé le président Manuel Zelaya. Beaucoup de Honduriens y voient l’occasion de renverser les traditionnels partis Libéral et National, à l’origine du coup d’Etat et au pouvoir depuis un siècle. Deux forces progressistes prétendent rompre avec la corruption et l’infiltration du narcotrafic au sein de l’Etat. Tout d’abord le parti Libre, né de la contestation sociale qui a suivi le renversement. Il est dirigé par le président déchu, Manuel Zelaya, affectueusement appelé Mel par les Honduriens. Sa femme, Xiomara Castro, est candidate à la présidence et dispute actuellement au candidat du parti National, Juan Orlando, la première place dans les sondages. Libre est très représenté dans les classes populaires. L’autre nouvelle force, le Parti anti-corruption (PAC), dirigé par l’ancien présentateur de télévision Salvador Nasralla, séduit beaucoup de jeunes et d’étudiants.

 

 

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