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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Deux
Jeudi, 15 Août 2013 00:00
 

Lausanne

Arabes et Juifs se parlent

De passage en Suisse, des enseignants juifs et arabes racontent l’expérience qu’ils tentent avec leurs élèves: causer religion. Petits et grands ne s’en lassent pas. Le dialogue semble possible en Israël.

2013-33-32A«Au début, mes élèves avaient peur qu’on leur jette des pierres. Désormais, ils veulent y retourner.» Les yeux clairs, de longs cheveux bouclés, Dafi Deshe enseigne en 5e primaire dans une école juive du nord d’Israël. Chaque année, elle participe avec sa classe à un programme de dialogue entre écoliers juifs et écoliers arabes. Ses élèves, des Juifs parlant hébreu, rencontrent des écoliers chrétiens et musulmans de langue maternelle arabe. Ensemble, ils échangent sur le thème de la religion. Et ils adorent ça!
20% de la population israélienne est arabe. Il s’agit des Arabes qui, lors du conflit judéo-arabe de 1947-1949, sont restés dans le pays. Ils possèdent la nationalité israélienne et sont musulmans, chrétiens ou druzes. Les deux communautés, arabe et juive, vivent dans des villages ou des quartiers différents. Les écoliers fréquentent des écoles séparées, chacun suivant la scolarité dans sa langue. Dans ces deux mondes parallèles séparés par de nombreux ressentiments, peurs et préjugés, les enfants n’ont que peu de chances de se croiser.
«Jusqu’à ce que j’aille à l’université, je ne connaissais aucun Juif», raconte ainsi Wissam Haddad, lui aussi enseignant en 5e primaire, mais dans une école arabe chrétienne. Cet Israélien a franchi le seuil d’une synagogue pour la première fois à l’âge de 38 ans, avec sa classe. Comme Dafi Deshe, il participe au programme Dialogue et identité. Elle est juive et parle hébreu, il est chrétien et parle arabe. Au mois de juillet, ils ont tous deux été invités en Suisse avec une quinzaine d’autres enseignants par l’association Coexistences basée à Lausanne (voir encadré) pour apprendre à se connaître hors contexte et préparer les rencontres de leurs classes respectives.

Le plus grand obstacle

Alors que les négociations de paix ont repris entre l’Etat israélien et l’Autorité palestinienne, à l’intérieur d’Israël, de petites mains tissent des brins de dialogue. En misant sur ce qui est considéré comme le plus grand des obstacles à la paix entre Juifs et Arabes: la religion. «La religion définit l’identité des Juifs et des Arabes au Moyen-Orient», estime ainsi Ben Mollov, professeur de sciences politiques et de gestion de conflits à l’Université Bar-Ilan de Tel-Aviv, dans un article de 2006 intitulé: La religion peut-elle réussir là où la politique a échoué? *. «Elle est aussi l’élément principal sur lequel est basé l’attachement des Juifs à la Terre sainte. En parallèle, le réveil politique et la vision du monde arabes tirent leur attachement à ce même pays de sources religieuses.»
C’est sur ce constat que se base, depuis 2007, le programme Identité et dialogue. Quatorze écoles, juives et arabes, y participent. Dans ces écoles, les élèves de 5e année (10 à 11 ans) suivent chaque semaine un cours dans lequel ils étudient leur propre religion et culture; ils travaillent à comprendre la signification de leurs rites et de leurs traditions. Puis, lors de quatre journées réparties sur l’année, ils rencontrent leur classe d’échange, alternativement dans l’école des uns et celle des autres.

identités complexes

«Nous avons fait le pari d’affirmer que la religion a la capacité de créer des ponts, non de séparer, explique Eva Halahmi, responsable du programme. L’idée est d’aller vers l’autre, de se sentir à l’aise avec lui tout en explorant les différentes identités.»
Chaque journée en commun est dévolue à un thème: la rencontre, les fêtes religieuses, les histoires des textes sacrés, les rites de passage. Les enfants visitent aussi les différents lieux de culte, mangent et jouent ensemble. Ce faisant, ils s’expliquent leur religion et leur culture, s’en font les passeurs. «Le regard de l’autre permet à chacun d’explorer ce qu’il est, constate Eva Halahmi. Quand ils trouvent des similarités entre leurs religions, les enfants explosent de joie. Mais les points communs ne suffisent pas à maintenir une relation sur le long terme. Il leur faut aussi découvrir les différences: ces échanges permettent à chacun de mesurer la profondeur de sa propre culture. Or, quand on est capable d’en appréhender la complexité, on comprend que celle de l’autre est elle aussi complexe et profonde.»
«Qui est-ce qui va s’occuper de nous à Nazareth?», ont demandé, inquiets, les élèves juifs de Dafi Deshe avant la première rencontre. L’immense majorité des enfants n’a jamais eu de contact avec des membres de l’autre communauté. Ils n’ont pas davantage mis les pieds dans leurs quartiers ou villages. Mais, une fois la glace brisée et les premières appréhensions surmontées, ils ne demandent qu’à recommencer.

Une chanson en arabe

«Avec ma classe, nous nous sommes rendus dans une école juive de Haïfa. Les enfants nous ont accueillis avec des banderoles écrites en hébreu et en arabe. Ils avaient même appris une chanson en arabe qu’ils ont chantée à notre arrivée. Cela m’a beaucoup émue», raconte Amal Dow, qui enseigne dans une école arabe chrétienne de Nazareth. «Quand on invite, explique Eva Halahmi, on est responsable de l’autre. Les enfants le ressentent fort. Parallèlement, en rendant visite, les élèves apprennent ce que c’est que d’être en minorité.» La langue, les codes sociaux, la nourriture changent. «Cette perte de repères est importante, surtout pour les enfants juifs, majoritaires en Israël. Pour parvenir à comprendre ce que ressent l’autre, chacun doit posséder en soi un arsenal des sentiments d’altérité et de minorité. C’est d’ailleurs l’idée exprimée dans le Lévitique: ‘Tu aimeras l’étranger comme toi-même, parce que vous étiez étrangers en terre d’Egypte’. Ce principe amène beaucoup de bien dans le dialogue.»
Ce que les enfants préfèrent dans tout ça? Les jeux, les promenades dans ces quartiers ou villages inconnus, et Noël. La fête rencontre une immense adhésion: les cadeaux s’échangent allégrement. Quant aux parents, ils ont plus peur que leurs enfants, mais ils sont en général ouverts à l’expérience, remarquent les enseignants. Neuf parents de la classe d’Inbal Zeevi, dévorés par la curiosité, ont décidé d’accompagner le groupe pendant une journée. A la fin de celle-ci, «ils ont déclaré qu’il faudrait que les enfants soient ensemble dès le départ», raconte cette enseignante juive.
«Certains parents aux idées politiques extrêmes sont surpris par ce que vit leur enfant et revoient leurs convictions», confirme Wissam Haddad. Lui-même reconnaît avoir changé d’opinion à propos des Juifs à l’université seulement, lorsqu’il lui a été donné d’en rencontrer: «Enfant, je pensais que les Juifs voulaient la guerre».
«Ce type de rencontres est perçu comme un bonheur», explique Eva Halahmi. Il permet de mettre un visage sur l’autre alors que la rencontre n’existe pas au quotidien. «Je ne peux pas être politicien, mais peut-être qu’un de mes élèves le deviendra», espère Wissam Haddad.

Aude Pidoux

* Ben Mollov, Managing conflict: Can religion succeed where politics has failed? Jerusalem Viewpoints n°548, 1er novembre 2006.


Des décennies de dialogue

2013-33-33ALes tensions politiques aidant, la société civile israélienne a développé une grande expérience en communication interculturelle et gestion de conflits. Depuis une trentaine d’années, nombreuses ont été les tentatives de construire des ponts entre les deux communautés. Avec un succès souvent mitigé.
«Historiquement, deux types de rencontres ont été proposés, explique Eva Halahmi, responsable du programme Dialogue et identité. On a d’abord organisé des activités autour de l’art, du sport ou de la nature dans l’idée que les enfants puissent partager des passions communes. Mais ces rencontres qui se basent sur des hobbys partagés ne tiennent pas la route. Dès que le conflit émerge à nouveau, un repli identitaire se produit, plus personne n’a envie de faire un pas vers l’autre et les projets tombent à l’eau.
On a ensuite pensé qu’au fond, s’il y a une chose qu’Arabes et Juifs partagent vraiment, c’est le conflit. On a donc tenté de baser l’échange là-dessus. Ce furent des expériences très douloureuses qui n’ont, à mon avis, pas construit le désir d’être ensemble. Dans ce type de rencontres, chacun cesse d’être lui-même pour devenir un représentant de son groupe. A terme, cela radicalise les positions plutôt que de les ouvrir.»

AuP

 

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