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top news photography Les autres touristes: quelle plaie!

«Le drame, dans le tourisme, ce sont les autres touristes», sourit Yann Laville, codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel (MEN). Et effectivement, on est toujours le touriste d’un autre, en témoigne la nouvelle exposition temporaire du musée. Intitulé Le mal du voyage, cet intrigant parcours surfe sur les ambiguïtés pour mieux prendre de la distance par rapport à nos rêves, itinéraires et pratiques touristiques. Un véritable voyage dans nos voyages. «Nous avons voulu réfléchir autour des imaginaires liés au tourisme et aux vacances, explique son collègue Grégoire Mayor. Comment on se confronte à ces imaginaires, comment on les reproduits et comment on souhaite, en même temps, s’en libérer.» Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Deux
Jeudi, 08 Août 2013 00:00
 

Tourisme

Y a-t-il trop de monde dans les montagnes?

La montagne est une autoroute et son environnement est menacé. «C’est un peu court, jeune homme», répond François Perraudin, guide valaisan, qui n’aime pas les clichés.

2013-32-18AY a-t-il trop de monde en montagne? «Embouteillages au sommet», titrait Paris Match le 7 juin. L’Everest a été vaincu il y a 60 ans, et (trop) nombreux sont ceux qui veulent réitérer l’exploit. Avec pour conséquence de faire du toit du monde la plus haute décharge de la planète, les 14’000 alpinistes qui auraient tenté l’ascension depuis 1922 ayant tendance à se délester de leurs déchets avant de retrouver la civilisation.
Plus proche de nous, le Mont Blanc attire lui aussi les foules. 20’000 à 30’000 personnes le graviraient chaque été. Pour tenter d’encadrer ce flux, le camping a été interdit et, dans le nouveau refuge du Goûter, n’entre que celui qui a réservé sa place. La popularité du plus haut sommet d’Europe menace, là aussi, tant la sécurité des alpinistes – parfois inexpérimentés – que l’environnement.
Que faire? Outres les propositions farfelues d’internautes sur les forums spécialisés – raboter le sommet du Mont Blanc pour le faire passer sous la barre des 4000 m ou poser des mines antipersonnel pour en corser l’ascension –, les mesures pour limiter les dégâts se retrouvent forcément en tension: il s’agit de préserver la montagne à la fois comme milieu naturel et comme aire de liberté.

 Moutons épris de solitude

 François Perraudin, photographe valaisan et guide depuis 31 ans, constate en effet que les paradoxes ne manquent pas. «Mon travail consiste pour 50% à amener les gens où ils sont seuls. Mais ils sont beaucoup à vouloir être seuls aux mêmes endroits! D’autant qu’on est en Suisse, pas au Groenland ou dans l’Himalaya.» Le territoire alpin helvétique est en effet relativement petit. «On y trouve une cabane toutes les douze heures de marche, remarque le guide. On a rendu la montagne accessible.» Et comme il faut rentabiliser les installations, les communes développent la randonnée horizontale en construisant chemins et passerelles entre les refuges. «Et on se retrouve avec des cabanes surfréquentées, où chacun se replie sur soi parce qu’il faut gueuler pour parler à table. Mais la solution n’est pas si facile. Même le Club alpin a ses contradictions: il fait du marketing comme jamais pour avoir des membres, puis il s’instaure en protecteur de la montagne. Il alimente ses cabanes en hélicoptère et se prononce contre le ski héliporté.»
Cependant si les cabanes bondées sont l’un des aspects les plus pénibles de son métier, François Perraudin met en garde contre les clichés et tient à nuancer l’état du tourisme dans les Alpes. «L’idée qu’il y a toujours plus de monde à la montagne est fausse, dit-il. Les stations de ski représentent environ 80% de la pratique des sports d’hiver, et leur clientèle est plutôt en diminution.» La faute à la concurrence des pays voisins, voire des pays tropicaux, qui se disputent des touristes hivernaux de plus en plus mobiles et de moins en moins fidèles. «Il y a certes une concentration de fréquentation sur des endroits très ciblés, comme le Cervin ou le Mont Blanc, parce qu’il ‘faut l’avoir fait’. Mais on ne peut pas parler d’un phénomène global, affirme le guide. Et encore, cela ne concerne que la période du 1er juillet au 31 août!»

Matériel plus léger

Si le ski en station stagne ou diminue, le ski de randonnée, lui, s’est beaucoup popularisé grâce à un matériel plus léger et facile d’utilisation, fait remarquer François Perraudin. Et quoiqu’il concerne moins de gens,
il permet un plus grand éclatement du tourisme, les randonneurs étant libres de quitter les sentiers balisés. Pour le guide, ce n’est pas tant le nombre de ces nouveaux montagnards que leur manque de bon sens qui pose problème: «Avant, l’alpiniste, c’était le paysan. Il connaissait les règles non écrites de la nature. Aujourd’hui, le citadin en mal de sensations fortes ‘zappe’ d’un sport à l’autre. Il connait moins le milieu de la montagne et ne sait pas toujours le respecter».
On affirme souvent que la présence des randonneurs est un problème pour les animaux qui, dérangés, fuient en grillant une énergie précieuse pour passer l’hiver. «On oublie l’aptitude de la nature à s’adapter, avance le guide. Le gibier n’est pas bête! Un animal dérangé régulièrement va finir par utiliser les traces des skieurs. Il économise de l’énergie, car la neige est déjà tassée. Ce qui compte, c’est l’attitude du randonneur: s’il voit un gibier non loin, est-ce qu’il passe discrètement ou est-ce qu’il s’approche pour voir et le fait fuir?»

On consomme la montagne

Le problème serait donc surtout un manque d’éducation. Et un certain esprit. «Le marketing pour le free ride encourage la société de consommation en milieu naturel, regrette le guide. On tend à importer l’individualisme des villes à la montagne. Dans les refuges, ça donne des cordes volées, des horaires non respectés,
du bois de chauffage brûlé tout d’un coup... Alors au Mont Blanc, ils réglementent, ils mettent des gendarmes, comme en ville. Mais qu’est-ce que ça va donner? Les gens vont prendre des routes plus dangereuses pour les éviter.» François Perraudin en est persuadé, c’est le milieu sportif qui doit éduquer, sensibiliser. «Si c’est le gendarme qui vous dit quelque chose, ça n’aura pas le même effet que si c’est le guide ou le prof de parapente.»
Les solutions, quelles qu’elles soient, seront toujours prises dans la tension entre la protection et la liberté. Mais «montrer du doigt certaines pratiques nuisibles à l’environnement n’est pas suffisant», pense le guide. Qui rappelle à ceux qui veulent limiter l’accès aux Alpes pour préserver la nature que le problème est plus vaste: en Suisse, près de 60% des trajets automobiles personnels sont générés par les loisirs.

Christine Mo Costabella

Zones de tranquillité

Parmi les mesures de protection de la nature, on trouve en Suisse des «zones de tranquillité» pour la faune à l’intérieur desquelles il est interdit de pratiquer le hors-piste en hiver et de sortir des sentiers balisés le reste de l’année. Pour François Perraudin, ces mesures doivent être discutées avec les communes et les utilisateurs si on veut qu’elles soient adoptées, donc efficaces. «Si les solutions sont dictées par le fonctionnariat des cols blancs avec un chausse-pied, les gens du coin vont dire: ‘Ça nous a été imposé’ et ça ne sera pas efficace.» Le guide donne l’exemple de l’Allemagne, où il fut question un temps d’interdire les falaises à l’escalade parce que les oiseaux qui y nichaient étaient dérangés par cette activité. «De plus en plus, on adapte la règle selon la saison. Les grimpeurs savent quand il faut respecter le cycle des animaux. Les extrémismes – tout interdire ou tout laisser faire – ne mènent à rien.»

CMC

 

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