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Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Une
Jeudi, 19 Décembre 2013 00:00

 

 

L’invité de Noël: Roberto Simona

«Nous devons être prêts à la persécution»

Depuis vingt ans, il rend visite aux chrétiens persécutés en Afrique, en Asie et dans les pays arabes. Pour Roberto Simona, la foi peut vraiment changer les hommes. Mais il faut commencer par l’accueillir ici.

2013-5152-10ANoël ne sera pas doux et chaud pour tout le monde. En Syrie, les douze religieuses enlevées début décembre sont encore aux mains de leurs ravisseurs. Au Pakistan, un décret du 7 décembre fixe le seul châtiment réservé désormais au blasphème: la mort. Condamnée en 2010, Asia Bibi, mère de cinq enfants, est toujours dans l’attente d’une exécution capitale. Au Nigeria, personne n’a oublié les attentats contre les églises le jour de Noël 2011 qui ont fait de nombreux morts. Dans son bureau de Villars-sur-Glâne, près de Fribourg, Roberto Simona suit ces drames avec la plus grande attention. Responsable romand de l’Aide à l’Eglise en détresse (AED), il va souvent sur le terrain et il invite tout aussi régulièrement en Suisse des représentants de ces Eglises persécutées. Son témoignage n’est pas de ceux qu’on emballe dans du papier doré, sous le sapin, mais il est précieux. Deux mille ans après la naissance du petit Jésus, des chrétiens donnent leur vie pour témoigner que l’amour peut être plus fort que la mort.

100’000 chrétiens seraient tués chaque année dans le monde. Un chiffre crédible?

Roberto Simona: – Non, il n’est pas correct. Ce chiffre est cité par des ONG qui additionnent les victimes des conflits ethniques et des guerres civiles, mais il ne s’agit pas toujours de persécutions. Par contre, il est exact de dire que 200 millions de chrétiens dans le monde sont persécutés ou risquent la persécution.

Vous pensez en particulier aux pays musulmans?

– Je pense à la Chine et au Vietnam, où le gouvernement tente par tous les moyens de s’approprier les biens de l’Eglise. A l’Erythrée, où la situation est catastrophique, à l’Amérique latine: c’est là qu’on trouve le plus de prêtres, de religieux et de religieuses menacés ou assassinés parce qu’ils s’opposent aux mafias et aux potentats locaux. Et je pense bien sûr aux millions de chrétiens qui vivent sous la charia, la loi islamique.

Peut-on parler de persécutions systématiques comme au temps des Romains ou des goulags soviétiques?

2013-5152-12B– Dans certains cas, oui. Quand le grand mufti d’Arabie Saoudite, Abdul Aziz bin Abdullah, déclare publiquement «qu’il faut détruire toutes les églises de la péninsule arabique», c’est une persécution qui vient d’en haut, qui a un caractère officiel et systématique. Le mufti donne aux extrémistes le droit de tuer et de détruire. C’est un scandale que nous devrions dénoncer au lieu de nous précipiter pour acheter leur pétrole et signer les meilleurs contrats.

C’est un cas extrême...

– En Syrie aussi, des groupes révolutionnaires veulent éradiquer la présence chrétienne. Au Pakistan, le gouvernement n’ose pas toucher à la loi sur le blasphème qui justifie quantité de meurtres et de procès contre les chrétiens. En Afghanistan et en Irak, les musulmans qui se convertissent risquent leur vie. Attention, cependant: je ne dis pas que les chrétiens sont les seules victimes. Il faut se battre pour la liberté religieuse en général. Car toute persécution fait souffrir la société dans son ensemble. Si une minorité est attaquée, les autres le seront tôt ou tard.

Parmi ces populations menacées, beaucoup prennent la fuite?

L’Eglise les encourage à rester, mais elle ne peut pas exiger qu’ils se fassent égorger comme des moutons. Des régions entières se vident et cet appauvrissement est tragique pour les pays qui se retrouvent avec une seule religion, une seule manière de penser. Pour nous chrétiens aussi, il est important d’être confrontés aux autres, c’est une occasion d’approfondir notre foi. Quand une religion majoritaire impose sa loi, ce n’est jamais bon.

Des chrétiens sont-ils tentés de prendre les armes?

2013-5152-13BQuand un village ou un quartier est attaqué au Nigeria, la tentation de répliquer est très forte. Le rôle des leaders religieux est décisif pour calmer le jeu. Mais l’évêque ne doit pas rester dans son bureau, il doit être sur le terrain, au milieu des familles victimes des attentats. En sachant que les chrétiens sont des hommes et des femmes comme nous, avec leurs colères et leur désir de vengeance.

Le citoyen n’a-t-il pas le droit de se défendre si l’Etat ne le fait pas?

– Encore une fois, je suis un homme de terrain et je n’ai pas de leçon à donner. Se défendre est un droit et chez nous non plus, on ne dit pas à une femme battue: «Attendez que ça se calme». Mais si on répond à la violence par la violence, le mal aura gagné. Nous lisons dans l’Evangile que le Christ est allé jusqu’à aimer ses ennemis, jusqu’à l’amour extrême qu’il montre au moment de sa mise à mort. On n’est pas tous appelés à mourir comme lui, mais la vie nous est donnée pour comprendre ce qu’est la charité, ce que veut dire aimer comme Dieu nous aime.

L’amour peut-il vraiment désarmer la violence?

– Après vingt ans de travail dans l’humanitaire, je suis convaincu qu’une seule chose peut stopper les guerres et instaurer la démocratie: le pardon. Voyez l’Afrique du Sud: sans Nelson Mandela, que serait devenu ce pays? Il a rendu crédible un discours de pardon et de justice, il a prouvé que c’est possible. Le pardon est bon et nécessaire pour tout homme, mais c’est à nous chrétiens de commencer, de montrer qu’il est possible, sinon les autres n’y croiront pas. Il faut prier pour que cette présence chrétienne reste visible même si certains le paient très cher.

Votre collègue Marc Fromager, directeur de l’Aide à l’Eglise en détresse en France, dit dans un livre récent «qu’il rencontre beaucoup plus d’espérance dans les pays où l’Eglise souffre que dans nos pays, en Occident, où cette espérance semble avoir disparu». C’est aussi votre expérience?

2013-5152-12A– Je ne fais pas de distinction entre eux et nous parce que la persécution, au sens large, nous concerne tous, au Nigeria, au Pakistan ou en Suisse. La persécution n’est qu’un mot pour dire le mal à l’œuvre dans le monde. Chez nous, bien sûr, personne n’est tué parce qu’il est chrétien et il est rare de perdre son travail pour cette raison. Mais on peut tous avoir envie d’abandonner la foi, les exigences de la foi, pour avoir une vie plus confortable. Et les formes de persécution douce, de moquerie ou d’élimination du religieux de la vie publique sont présentes chez nous aussi.

Mais la foi reste possible ici aussi?

- Au fond, le défi est le même partout: celui qui se convertit le fait parce qu’il a rencontré un chrétien qui vit sa foi de manière cohérente et crédible. En Suisse aussi, j’ai connu des personnes extraordinaires, qui avaient cette espérance et qui ont su me la transmettre. Il ne faut pas idéaliser les chrétiens persécutés, mais comprendre que nous sommes tous appelés à nous mettre en chemin à la suite du Christ. En nous préparant à une persécution toujours possible.

Comment aider les chrétiens persécutés?

– D’abord en restant attachés à la foi que nous avons reçue. Il n’y a rien de pire pour les chrétiens menacés ou persécutés que de voir l’Europe en train de se déchristianiser. Ils se sentent encore plus seuls et abandonnés alors qu’ils ont besoin de pouvoir parler avec des personnes qui ont le même goût de Dieu, le même désir de le rencontrer. L’autre possibilité, plus immédiate, est de les aider non seulement sur le plan humanitaire, comme le font d’autres ONG, mais sur le plan de la foi: leurs églises sont détruites par les bombes et les attentats? Eh bien, reconstruisons-les! Ce sont des lieux de ressourcement essentiels pour ces communautés. Et nous montrons ainsi que le fondamentalisme n’aura pas le dernier mot. Nous formons des prêtres et des religieuses, nous envoyons des livres liturgiques ou de spiritualité, nous aidons ces Eglises à ouvrir des écoles. Tout cela est vital.

Recueilli par Patrice Favre

Un ancien du CICR

Né en 1967 à Locarno et père de trois enfants, Roberto Simona travaille depuis dix ans à l’Aide à l’Eglise en détresse après avoir été délégué du CICR. Fondée à la fin de la Deuxième Guerre mondiale par le père Werenfried pour venir en aide aux Eglises ravagées par les combats, l’AED est active aujourd’hui dans 150 pays. En Suisse romande, elle recueille environ 4 millions de francs par an. Au sein de l’AED, Roberto Simona est également chargé du dossier des minorités chrétiennes dans les pays musulmans.

 

La vallée des chrétiens

«La Syrie est un berceau de la civilisation et de la chrétienté. Ougarit a donné l’alphabet au monde et à Antioche, pour la première fois, les disciples du Christ ont été appelés chrétiens.» Dans la petite salle de l’hôtel Continental, à Lausanne, sœur Sara (prénom fictif) était l’invitée de l’organisation Christian Solidarity International (CSI) en octobre dernier. «Je suis une femme arabe chrétienne. Je viens de l’Orient, de cet Orient souffrant.» Sœur Sarah a perdu trois membres de sa famille en septembre, lors de l’attaque du village chrétien de Maaloula, dont elle est originaire. «C’est votre tour, vous qui adorez les idoles, vous qui adorez la croix», ont averti les rebelles islamistes. Trois jeunes chrétiens – dont Antoine, le frère d’une religieuse de sa congrégation – ont été exécutés pour avoir refusé d’abandonner leur foi. Mais la vie continue. Les sœurs visitent et entourent les familles chrétiennes qui, comme elles, ont dû fuir Homs pour rejoindre la «vallée des chrétiens», au nord-ouest de la ville. Elles leur apportent une aide matérielle et organisent des activités (jardinage, théâtre, sport) pour les enfants choqués par la guerre, chrétiens ou musulmans, qui ne peuvent plus aller à l’école. «Aujourd’hui, nous crions vers Dieu pour qu’il reste avec nous, comme les disciples d’Emmaüs, déclare sœur Sara. Et à vous, nous demandons de nous dire: ‘Restez.’ Nous resterons pour être la lumière du mon- de et le sel de la terre.»

Christine Mo Costabella

 

Mise à jour le Mardi, 07 Janvier 2014 14:41
 

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