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top news photography Les portraits de Dame Helvetia

Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Une
Mardi, 12 Novembre 2013 00:00

 

 

Un destin

Nelson Mandela a changé le cours de l’histoire

Dans un état critique depuis plusieurs mois, Nelson Mandela s’est éteint le 5 décembre à Johannesburg. Il avait 95 ans. Un homme s’en est allé et avec lui tout un pan de l’histoire de l’Afrique du Sud.

2013-50-10A27 avril 1994. C’est tout un peuple qui s’apprête à porter au pouvoir un homme, Nelson Mandela, symbole et incarnation d’une lutte séculaire. Il se souvient, dans son autobiographie intitulée Un long chemin vers la liberté, «de longues files de gens patients qui serpentaient sur des routes boueuses ou dans les rues des villes; de vieilles femmes qui avaient attendu un demi-siècle pour pouvoir voter, disant que, pour la première fois de leur vie, elles avaient l’impression d’être des êtres humains; des Blancs, hommes et femmes, affirmant leur fierté de vivre enfin dans un pays libre».

«La violence et les attentats avaient cessé et nous avions l’impression d’être une nation qui renaissait. (...) Rien ne put ternir la victoire écrasante de la démocratie et de la justice.»

Un idéal réalisé

L’ANC (Congrès national africain) remporte les élections avec 62,6% des voix: «Après plus de trois siècles de pouvoir, la minorité blanche reconnaissait sa défaite et transmettait le pouvoir à la majorité noire». Mandela, son leader charismatique, est élu président de la république. Le 10 mai, il prête serment à Pretoria: «Ce jour-là était le résultat des incroyables sacrifices de milliers d’hommes et de femmes, de gens dont le courage et les souffrances ne seraient jamais ni comptés ni remboursés. Ce jour-là, comme tant d’autres fois, j’ai ressenti que je n’étais que la somme de tous ces patriotes africains disparus avant moi. Cette longue et noble lignée s’achevait et recommençait avec moi». Et il a une mission, la réconciliation: «Je devais panser les blessures, faire naître l’espoir».

Mandela aura vécu assez longtemps pour voir son idéal se réaliser, comme il le souhaitait en 1964 lors de sa déposition au procès de Rivonia, qui l’enverra pour vingt-sept ans au pénitencier de Robben Island: «Mon idéal le plus cher a été celui d’une société libre et démocratique dans laquelle tous vivraient en harmonie et avec des chances égales. (...) Mais si cela est nécessaire, c’est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir». La mort, il l’a souvent côtoyée en un demi-siècle de lutte pour le peuple africain, de son entrée dans les rangs de l’ANC en 1944 à son accession à la présidence en 1994. Une lutte dont il a tissé les fils au prix de multiples renoncements qui ont fait de lui un mythe.

Fils de l’Afrique

Nelson Rolihlahla Madiba Mandela naît le 18 juillet 1918 à Mvezo, village du Transkei, dans ce qui est alors l’Union sud-africaine, un dominion britannique autonome. Il est de la tribu xhosa et de la famille royale des Thembus: sa mère est la troisième épouse du chef Henri Gadla Mandela, qu’il perdra à dix ans. De ses ancêtres, il reçoit ce message: avant l’arrivée de l’homme blanc, la liberté a existé, il faut la reconquérir. Et un modèle pour l’Afrique du Sud: une société basée sur la solidarité, la justice et la démocratie.

Il fréquente le collège missionnaire de Clarkebury, le lycée méthodiste de Healdtown et l’Université de Fort Hare, établissements destinés aux Noirs. Renvoyé pour avoir boycotté les cours en réponse aux dysfonctionnements de l’école, il s’enfuit à Johannesburg. Il entame des études de droit. Le jeune homme prend conscience d’une oppression toujours plus nette: vivant dans des conditions épouvantables, les Noirs n’ont aucune place dans la vie publique. Dans la township d’Alexandra, il plonge dans l’anonymat et la violence du monde urbain. En 1942, policier dans une mine, Mandela découvre la réalité du monde du travail: les Africains sont exploités.

Cette expérience génère un sentiment qui va structurer sa pensée politique: la division de la société sud-africaine, est une division historique, culturelle et économique entre Noirs et Blancs, Européens et Africains; elle n’est pas basée sur les différences ethniques. Pour lui, la lutte de libération n’est pas «une lutte contre un groupe ou une couleur, mais un combat contre un système d’oppression».

Installé dans la township d’Orlando, Mandela suit les cours de droit de l’Université du Witwatersrand: pour la première fois de sa vie, il est à égalité avec des Blancs. Mais le soir, il rentre chez lui en kombi (taxi collectif), passant d’un monde à l’autre. Il travaille aussi à mi-temps dans un cabinet d’avocats blancs. En 1953, il ouvrira avec Oliver Tambo le premier cabinet d’avocats noirs d’Afrique du Sud à Johannesburg.

Les débuts politiques

La prise de conscience politique prend visage au sein de l’ANC, que Mande-la rejoint en 1944. Insatisfait par un parti de moins en moins en phase avec le peuple et pas assez offensif, il fonde la Ligue de la jeunesse, dont il devient secrétaire en 1947.

2013-50-08ALes buts sont identiques: détruire toute forme de domination raciale et exiger la fin de la colonisation; pour l’Afrique du Sud, abolir la ségrégation dans le monde du travail, promouvoir une éducation libre et obligatoire, le droit de vote et la citoyenneté libre et entière pour tous. La méthode diffère: elle se base sur la nécessité d’étroites relations avec le peuple et un fort nationalisme africain. Les Noirs s’organisent et réclament leur place dans l’Etat et la société. C’est la fin des manifestations pacifiques et le début d’une impitoyable répression par la police: en témoignent les massacres de Sharpeville en 1960 et de Soweto en 1976. Parallèlement, les Blancs développent la théorie de l’apartheid, qui systématise la ségrégation raciale: elle prône une société inégalitaire grâce à l’application d’une grille de division fondée sur les races et justifiée par la volonté divine. Elle trouvera sa pleine application avec la victoire du Parti national de Daniel Malan aux élections du 26 mai 1948. Les premières lois d’apartheid seront votées deux ans plus tard, renforçant l’oppression.

Une stratégie offensive

A ce durcissement, la Ligue de la jeunesse répond en proposant de nouveaux moyens de lutte: boycott, grève, désobéissance civile, refus de coopérer. Mandela participe à la journée nationale de protestation du 26 juin 1950 et à la campagne de défi aux lois injustes lancée par l’ANC deux ans plus tard. Il devient président de la Ligue, puis de l’ANC du Transvaal. Interdit de parole, il s’exprime le 26 juin 1952 lors d’un meeting à Johannesburg. Il est arrêté.

Sa stratégie politique se précise: contact direct, recrutement et implantation, travail sur le terrain pour passer «d’une communauté conquise et servile de béni-oui-oui» à «un groupe militant et intraitable de compagnons d’armes» afin de renverser le rapport de force en faveur des Noirs. Convaincu que son pays est composée de quatre forces en lutte pour la libération de l’Afrique – les Africains, les Européens, les Indiens et les métis –, il ouvre l’ANC à la collaboration avec d’autres mouvements.

Aux côtés d’Oliver Tambo, Walter Sisulu, Albert Luthuli, Yusuf Dadoo, Bram Fischer et Robert Sobukwe, il a saisi «le sens du courage: j’ai appris que le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité à la vaincre. Moi aussi j’ai ressenti la peur plus que je ne peux m’en souvenir, mais je l’ai dissimulée derrière le masque de l’audace». Le 25 juin 1955, le Congrès du peuple à Klipton, près de Johannesburg, rédige la Charte de la liberté, programme politique de l’ANC: elle affirme l’égalité de tous devant la loi, l’éducation, la culture, le travail et les conditions générales d’existence.

La lutte armée

Mandela est arrêté le 5 décembre 1956 lors de l’opération «T», la plus grande rafle d’Afrique du Sud, qui veut décapiter l’opposition à l’apartheid. Accusé de haute trahison, il sera reconnu innocent et libéré au terme de cinq années de procès (1956-1961) à Pretoria.

Excédé par les refus réitérés du pouvoir blanc d’écouter les revendications de la majorité noire, Mandela franchit l’étape décisive du passage à la violence: «Entre l’enclume de l’action et le marteau de la lutte armée, nous écraserons l’apartheid». La lutte armée prendra le visage de l’organisation Umkhonto we Sizwe, «fer de lance de la nation», la branche armée de l’ANC, dont il est l’instigateur en novembre 1961. Il le dira en ces termes dans une lettre adressée au président Pieter Botha en juillet 1989: «... nous considérons la lutte armée comme une forme légitime d’autodéfense contre un système de gouvernement moralement répugnant, qui n’autorise mê- me pas les formes pacifiques de manifestation».

2013-50-13BUmkhonto we Sizwe fait exploser des bombes dans des bâtiments officiels à Durban et Johannesburg. «Le temps vient dans la vie d’une nation où on ne peut plus choisir qu’entre deux attitudes: se soumettre ou combattre. Nous ne nous soumettrons pas et nous n’avons pas d’autre choix que de répliquer par tous les moyens qui sont à notre disposition pour défendre notre peuple, notre avenir, notre liberté», déclare Mandela, entré dans la clandestinité quelques mois auparavant. En 1961, il se cache dans la ferme de Lilliesleaf, à Rivonia, près de Johannesburg, quartier général du mouvement, où la police retrouvera des notes écrites de sa main. En 1962, il quitte le pays sans passeport pour se rendre à la Conférence du Mouvement panafricain à Addis-Abeba. Il y rappellera l’importance des sanctions économiques et du boycott politique et obtiendra une précieuse caution internationale.

Le procès de Rivonia

Mandela est arrêté le 5 août 1962 à un barrage de police et emprisonné à Pretoria, puis au pénitencier de Robben Island, en face du Cap. Il y restera 27 ans et 190 jours. A sa sortie, le 11 février 1990, l’homme sera devenu un mythe. Pour avoir incité à la grève et quitté le pays sans passeport, il est condamné le 7 novembre 1962 à deux ans d’emprisonnement.

Le procès de Rivonia s’ouvre le 9 octobre 1963 à Pretoria. Les inculpés, dont Mandela, sont accusés de sabotage et d’avoir organisé un soulèvement général qui devait être suivi d’une prise du pouvoir avec l’aide de puissances étrangères. Le 20 avril 1964, Mandela justifie l’action violente: «... nous sentions que sans violence aucune voie ne permettrait au peuple africain de triompher dans sa lutte contre le principe de la suprématie des Blancs. (...) Nous avons choisi de défier la loi. Tout d’abord par des moyens qui évitaient tout recours à la violence; puis, quand cette forme a été elle aussi interdite par la loi, nous avons alors décidé de répondre à la violence par la violence. (...) Nous sommes sûrs de triompher à long terme, mais à quel prix pour nous-mêmes et pour le pays?».

Un prisonnier emblématique

Reconnu coupable de conspiration le 12 juin 1964, Mandela est condamné à l’emprisonnement à vie à Robben Island. Il casse des cailloux, coud des sacs postaux. Surtout, en dix ans, il fait changer les conditions de vie et de travail des prisonniers. Il étudie et continue d’exercer son métier au profit des détenus.

«Sa vie entière est dirigée par la nécessité absolue du respect envers soi-même et la dignité de l’homme. Supplier ou même se taire quand on est au fond du gouffre, c’est déjà céder», écrit Jean Guiloineau dans Nelson Mandela. Car «en enfermant Nelson Mandela à Robben Island, les autorités blanches veulent l’enterrer vivant. Elles pensent qu’avec le temps les Noirs vont l’oublier. Elles ne comprennent pas qu’en réalité elles le font entrer dans l’histoire quasi légendaire de la lutte des Noirs contre les Blancs. Elles participent même à la création du mythe».

Libéré le 11 février 1990, Mandela affirme: «Quand j’ai franchi les portes de la prison, telle était ma mission: libérer à la fois l’opprimé et l’oppresseur». Quelques heures plus tard, Mandela redit ce qui l’a toujours animé: «Je me présente devant vous non comme un prophète, mais comme un humble serviteur du peuple», convaincu que «la liberté du peuple et la mienne ne peuvent être séparées». Le 13 février, il est ovationné par 200’000 personnes dans le stade de Soweto. Mandela parcourt alors la planète, délivrant partout le même message: il faut maintenir les sanctions économiques pour obliger le gouvernement sud-africain à entamer des négociations.

Un processus irréversible

Celles-ci s’engagent en 1990. Elles visent à mettre en œuvre une nouvelle Constitution. Mandela, qui incarne l’opposition à l’apartheid, sera le principal interlocuteur du gouvernement blanc et du Parti national, qui se sont alliés. Le référendum du 17 mars 1992, par lequel les Blancs se prononcent en faveur des réformes en cours avec 68,7% des voix, est un jalon important dans la construction d’une société démocratique.

Le 4 février 1991, le président Frederik de Klerk annonce l’abolition de l’apartheid. Ce régime prendra officiellement fin le 30 juin 1991 par l’abrogation de plus de 1500 lois, décrets et règlements. Des élections multiraciales sont fixées au 27 avril 1994. Le tout sur fond de violences exercées par des extrémistes blancs membres d’organisations pronazies et de luttes qui opposent l’ANC, en majorité xhosa, à l’Inkatha, zouloue. Le 15 octobre 1993, le prix Nobel de la paix remis à Nelson Mandela et Frederik de Klerk vient confirmer la direction prise. La nouvelle Constitution de l’Afrique du Sud démocratique, dont Mandela est une des chevilles ouvrières, est adoptée le 18 novembre 1993. Le texte définitif sera rédigé par l’Assemblée nationale issue des élections du 27 avril 1994.

La nation arc-en-ciel

2013-50-11APendant quatre ans, Mandela dirige le premier gouvernement non racial d’Afrique du Sud, un gouvernement d’unité nationale. Il va bâtir la nouvelle nation arc-en-ciel sur l’amour du pays et l’égalité entre les races et poursuivre la politique de réconciliation nationale. Et s’attaquer à plusieurs défis: la pauvreté et les discriminations, le chômage, le sida.

Deux initiatives sont à souligner: le programme de reconstruction et de développement pour combattre les conséquences socioéconomiques de l’apartheid: pauvreté, délinquance, chômage, sida, manque d’infrastructures; la Commission vérité et réconciliation. Présidée par l’archevêque anglican Desmond Tutu, elle est créée pour entendre les exactions et les crimes commis sous l’apartheid: il s’agit de se confronter au passé afin de tourner la page – les coupables qui passent aux aveux bénéficiant d’une amnistie. Une nouvelle Constitution est adoptée par le Parlement en 1995. En 1997, Mandela quitte la présidence de l’ANC. Thabo Mbeki lui succède. La peine de mort est abolie.

Retiré de la vie politique, Mandela est présent dans de nombreuses associations caritatives. Il devient le porte-parole d’organisations d’aide sociale et de défense des droits de l’homme. La Fondation Nelson Mandela, créée en 1999, favorise l’éducation, le devoir de mémoire et la lutte contre le sida.

Un sage engagé

Mandela fonde en 2008 les Global Elders, les «sages universels», une assemblée d’anciennes personnalités. Ce groupe, relève-t-il, «peut parler librement et avec audace. (...) Nous travaillerons ensemble pour soutenir le courage là où règne la peur, encourager la négociation là où règne le conflit et donner espoir là où règne le désespoir». Jusqu’au bout, Mandela aura eu à cœur de défendre la dignité humaine. Doté d’une force d’âme et d’un courage exemplaires. Chapeau bas!

Geneviève de Simone-Cornet

 

Mise à jour le Vendredi, 13 Décembre 2013 10:02
 

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