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Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Une
Jeudi, 24 Octobre 2013 00:00

 

 

Jean-François Cherpit

"Même les grands criminels peuvent changer"

L’abbé Jean-François Cherpit est aumônier à Champ-Dollon (Genève). Il parle du choc vécu par le personnel et les détenus après l’assassinat d’une psychothérapeute. Et du pardon, seule issue face au mal.

2013-43-13BBarbe longue et cheveux coupés courts grisonnants, Jean-François Cherpit fait partie des personnes dont la présence apaise. Mais au moment d’aborder le meurtre d’Adeline, les traits se raidissent et le ton se fait grave.
Un mois à peine après le drame, l’émotion reste vive chez cet homme ordonné prêtre il y a 21 ans. Formé à l’école sociale lausannoise EESP et diplômé en psychothérapie, «l’abbé Cherpit» a débuté comme animateur au service de la jeunesse dans le canton de Vaud avant de penser à la prêtrise. Homme de terrain et disciple de l’abbé Pierre, il visitait à la même époque les centres de détention de la Tuilière (Morges) et de Bochuz (Orbe).
Sensible à la question de l’enfermement, notamment pour avoir lui-même passé cinq mois en prison comme objecteur de conscience, il devient aumônier à Champ-Dollon en 2009, à côté de ses engagements en paroisse. Membre d’une équipe œcuménique de plusieurs aumôniers, il rencontre les prisonniers qui le souhaitent et célèbre deux fois par mois la messe avec eux à Champ-Dollon et au centre d’exécution de peine et de réinsertion thérapeutique La Pâquerette. Là où se trouvait le détenu qui a tué Adeline.

Vous aviez rencontré le prisonnier Fabrice A. avant ce drame?

Jean-François Cherpit: – Oui, il venait parfois à la messe. Quand il est arrivé à la Pâquerette, deux détenus l’ont invité à participer à la célébration. Il a posé des questions sur la foi et lancé quelques réflexions sur sa famille, qui est catholique.

Comment avez-vous réagi en apprenant le meurtre d’Adeline?

– Le choc a été terrible. Je me suis senti mal pendant plusieurs jours. Nous avons beaucoup parlé entre collègues de l’aumônerie pour réfléchir à la manière d’aborder ce drame avec les détenus. La Pâquerette, avant cette tragédie, c’était plus de 30 ans d’expérience presque à 100% positive, avec de nombreuses réinsertions réussies et une seule évasion. C’est pour cela aussi que nous étions si bouleversés. Jamais personne n’aurait imaginé qu’une telle chose puisse arriver. La confiance est à la base de la thérapie à La Pâquerette, et c’est le fruit de gros efforts. Quand une difficulté surgit, toute l’équipe se réunit: les gardiens, les soignants et les détenus, qui sont onze au maximum. Et tout cela a été jeté par terre par le crime de Fabrice.

Et comment ont réagi les autres prisonniers?

– Pour eux aussi, ce fut terrible. En prison, on peut essayer de s’enfuir, faire un tas de crasses, mais tuer une personne qui consacre son temps aux détenus et qui travaille à leur réhabilitation, ça ne se fait pas! C’est intolérable. La révolte était dans les cœurs. Fabrice a, d’une certaine manière, puni chacun d’entre eux: des sorties ont été bloquées, de nouvelles mesures ont été prises au niveau de la sécurité, etc.
J’ai pourtant vu très vite qu’il y avait chez eux une envie forte de ne pas se laisser gagner par des émotions négatives. Les prisonniers, en particulier ceux de La Pâquerette, ont dû chercher les ressources de vie qu’ils ont appris à découvrir au fond d’eux-mêmes. Lorsque je leur ai dit: «Votre colère ne doit pas donner prise au mal», ils m’ont répondu que je prêchais à des convaincus.

Comment cela s’est-il manifesté?

– Je célèbre trois messes à Champ-Dollon. La première le dimanche à 7h30 pour les hommes, la seconde à 9h pour les femmes et la dernière à 10h30 à La Pâquerette. Le dimanche suivant le drame, lors de la messe de 7h30, un des détenus s’est agenouillé devant tout le monde, les bras levés. Il s’est mis à prier en anglais pour Adeline, pour les «sociaux», pour les gardiens et même pour Fabrice. Les autres détenus lui répondaient «Amen! Amen!», toujours plus fort. Il y avait beaucoup d’émotion, avec un côté évangélique et une grande ferveur.

Cela dit, les grands criminels peuvent-ils vraiment changer en prison?

– Oui, je l’ai vu. La sociothérapie, la psychothérapie et l’ergothérapie permettent la guérison des pathologies qui ont poussé certains au crime. Et il y a des conversions. L’un d’entre eux, totalement transformé, a même demandé à recevoir le baptême. Avant la cérémonie, il a confessé son péché devant 120 détenus, ce qui est tout à fait exceptionnel – on parle rarement des raisons qui ont conduit en prison. Il a compris des choses incroyables sur sa vie grâce aux thérapeutes. Et grâce à Dieu. Aujourd’hui, c’est un homme de paix dont la présence à Champ-Dollon a une dimension quasiment christique.

2013-43-13AEt pour l’assassin d’Adeline, que s’est-il passé?

– Ce n’est pas à moi de porter un jugement sur Fabrice. Je vous rappelle seulement que, même s’il avait purgé de nombreuses années à Bochuz et à Champ-Dollon, il était à La Pâquerette depuis quelques mois seulement. C’est très peu. Le processus de guérison et de reconstruction est lent et dépend d’un ensemble de facteurs. Il est plus facile de s’accrocher quand votre femme et vos enfants viennent vous voir. Ou si un de vos amis vous reste fidèle. Du côté de Fabrice, on devinait une grande fragilité affective, spirituelle et humaine, une grande difficulté à s’orienter!
Il ne faut pas sous-estimer la force du mal qui s’infiltre et ronge peu à peu le cœur d’une personne et qui soudain emporte tout sur son passage. Mais avec le Christ dans nos vies, c’est tout différent: dans la relation quotidienne avec lui, je ne suis plus seul face au mal et je peux lui résister. Malheureusement, tout le monde ne fait pas ce chemin.

En tant qu’aumônier, pouvez-vous comprendre que certaines personnes ne sortent jamais de prison?

– Oui, je peux comprendre que l’on décide de garder certaines personnes à l’intérieur. Certains détenus sont trop fragiles, ils ont besoin de cet encadrement, de ce garde-fou qu’est la prison pour compenser une volonté personnelle qu’ils n’ont pas acquise et qu’ils n’acquerront certainement jamais.
Cet enfermement à perpétuité n’est-il pas trop cruel?
– Je crois que c’est la meilleure solution pour eux et pour le reste de la société. D’ailleurs, certains d’entre eux réussissent à vivre une vie digne et humaine même en prison. Mais les internements à vie ne concernent que des cas exceptionnels, des personnes souffrant de pathologies psychiatriques lourdes. Ce qui n’est pas le cas, me semble-t-il, des détenus de La Pâquerette puisqu’il s’agit de prisonniers dont on envisage la sortie à court ou moyen terme.

«Un type comme ça toucherait à mes enfants, je le tuerais», entend-on dire à propos de l’assassin d’Adeline. Vous pouvez comprendre cette réaction?

– Penser la situation est une chose, la vivre en est une autre. Je crois que nous sommes incapables de savoir comment nous réagirions en pareille situation. Pour des parents, perdre un enfant, c’est comme perdre une source de vie jaillissant en eux. Mais tuer le meurtrier de leur enfant ne lui rendra pas la vie, ce serait même s’ôter toute chance de renouer avec la vie. Ce serait se tuer soi-même intérieurement en donnant totalement prise au mal. La seule porte de sortie est le pardon, qui n’a rien d’un processus intellectuel. Il s’agit de renouer avec la vie.
Le père de Marie, la jeune fille assassinée en mai dernier, a donné un magnifique témoignage dans ce sens (le pasteur Antoine Schluchter et sa famille ont dit leur refus de se «laisser salir le cœur par la haine», ndlr). C’est aussi ce qui s’est passé à l’enterrement d’Adeline, qui fut un moment très fort.

Quel enseignement tirez-vous de ce drame?

– Encore une fois, je n’ai pas à porter de jugement sur les responsabilités des uns et des autres. Par contre, mon expérience de la prison me fait dire que les moyens sont parfois inadéquats. Il y a souvent trois détenus dans des cellules prévues à l’origine pour un, et ils vivent là-dedans 23 heures sur 24. Surtout, il faut éviter de fermer les services thérapeutiques et, au contraire, décupler les lieux de formation, de guérison et de réhabilitation pour les prisonniers. L’ouverture en 2014 à Genève de l’établissement carcéro-thérapeutique «Curabilis», qui pourra recevoir 92 détenus, est une très bonne nouvelle dans ce sens.

Recueilli par Patrice Favre et Cédric Reichenbach

Une aumônerie débordée

«Les détenus qui désirent un entretien s’inscrivent auprès du chef d’étage qui nous transmet la liste. Actuellement, il y a 30 noms en attente: c’est dire à quel point nous sommes débordés!», regrette Jean-François Cherpit. Chrétiens, musulmans ou sans religion, les détenus trouvent auprès de l’aumônier une oreille attentive, «même si certains nous confondent avec l’épicerie du coin». L’aumônerie œcuménique dispose de trois bureaux à Champ-Dollon pour une équipe de six personnes, mais plusieurs postes n’ont pas été repourvus par l’Eglise protestante, ce qui limite les forces disponibles. «Du côté des gardiens et de la direction, nous sommes très bien accueillis, dans un climat de confiance totale.»
Une vingtaine de visiteurs bénévoles rencontre aussi les prisonniers dans les parloirs, un peu comme le ferait un membre de la famille. «Mais le fait qu’il y a 800 détenus au lieu des 370 prévus à l’origine complique les choses: il n’y a tout simplement pas assez de place!» Même difficulté pour les messes et les cultes: «Nous utilisons une pièce qui sert de dépôt durant la semaine et que nous aménageons le dimanche. Nous sommes ainsi limités à 50 places bien que les demandes soient plus nombreuses. Les prisonniers viennent donc à tour de rôle, un dimanche sur deux. Ceux du secteur sud, les 1er et 3e dimanches, ceux des secteurs nord et est les 2e et 4e dimanches, une fois pour la messe et une fois pour le culte».

PF

Mise à jour le Jeudi, 24 Octobre 2013 10:01
 

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