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Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Une
Jeudi, 10 Octobre 2013 00:00

 

 

Jeunes et alcool

"L'âge de la première cuite est décisif"

Le rôle des copains, l’âge et le poids de l’hérédité, mais aussi le fait qu’un Italien court moins de risques qu’un Anglais: les dernières études sur l’alcoolisme révèlent la complexité du phénomène.

 

2013-41-13ALes opposants aux bitures express ont dit leur déception après les décisions du Parlement: en septembre, le Conseil national a biffé les mesures de prévention contre la consommation excessive prévues par la nouvelle loi sur l’alcool. La vente nocturne reste possible et la publicité pour les boissons alcoolisées toujours autorisée. «Les interdits ne marchent pas», ont dit plusieurs députés.
Mais si l’Etat n’intervient pas, comment combattre l’alcoolisme des jeunes? Le professeur belge Philippe De Witte est un des meilleurs spécialistes mondiaux de cette pathologie. Président de l’European Foundation for Alcohol Research, à Louvain, il est un des éditeurs d’une monumentale étude sur l’alcool chez les jeunes de 10 à 20 ans*. Elle offre une vue plus large sur le problème et permet de comprendre que la loi n’est pas la seule approche possible.
Etonnamment, les statistiques indiquent une baisse de la consommation globale d’alcool chez les jeunes en Europe et aux Etats-Unis. Vous confirmez ces chiffres?
Philippe De Witte: – Dans la classe des 10-20 ans, comme dans la population générale, la consommation d’alcool diminue faiblement. Mais cela signifie-t-il que l’ivresse et l’alcoolisme sont également en recul? Non, car tout indique que ce sont les petits et moyens consommateurs qui ont réduit leur consommation. Alors que certains groupes boivent énormément.
Le phénomène est présent dans tous les pays occidentaux. Même si la consommation globale d’alcool varie de l’un à l’autre – elle est de 10 à 15% moins élevée aux Etats-Unis qu’en Europe –, on dénombre partout environ 10% de gros buveurs au sein de la population étudiée.

Comment devient-on gros buveur?

– Un élément capital est l’âge de la première biture. Chez les garçons, boire des boissons alcoolisées de manière répétée avant l’âge de 14 ans prédit de façon presque directe l’abus à l’âge adulte. Chez les filles, cette consommation précoce a des conséquences différentes: elle augmente le pourcentage de suicides.
Au niveau européen, 12% des jeunes ont leur première cuite à l’âge de 13 ans. Plus alarmant encore: depuis une vingtaine d’années, l’âge de celle-ci diminue de 6 mois tous les 5 ans, ce qui est énorme. Mais tout dans la société tend à devenir plus précoce: les premières sorties, les premières relations sexuelles, la première cigarette, le premier joint. On remarque néanmoins de grandes disparités entre les pays. Dans les pays de l’Est, par exemple, 20% des jeunes ont leur première cuite à 13 ans alors qu’ils ne sont que 5% en Italie ou en Islande.

Pourquoi l’âge des premiers excès d’alcool est-il si important?

2013-41-11A– Essentiellement parce que le cerveau arrive à pleine maturité vers l’âge de 18-20 ans et que toutes les zones ne se développent pas à la même allure. Or, ce sont précisément les zones moyennes, celles qui contrôlent les émotions et les motivations, qui mûrissent avant les zones frontales, siège des fonctions exécutives et donc du raisonnement. Autrement dit, plus l’individu est jeune, moins l’impact affectif et émotionnel de l’alcool peut être contrôlé par les fonctions supérieures. Cela signifie aussi que le recours à des arguments purement rationnels pour détourner un adolescent de la prise d’alcool est voué à l’échec.

Le jeune est plus vite saoul que l’adulte, ce qui explique le succès des soirées alcoolisées entre ados?

– Non, c’est le contraire qui est vrai: abstraction faite des différences individuelles, plus un individu est jeune, moins il est sensible aux effets de l’alcool et plus il peut en boire avant d’être saoul! Cela s’explique par la manière dont l’alcool est métabolisé et par le contexte hormonal présidant à ces périodes de la vie.
Or, une faible sensibilité aux effets de l’alcool est un facteur de vulnérabilité: l’individu tolérant à la boisson ne rencontre pas de frein physique à l’accroissement de sa consommation, laquelle va modifier la biochimie de son cerveau et de son foie et le faire dériver vers la dépendance alcoolique. Aussi faut-il tirer la sonnette d’alarme dès qu’un adolescent se vante de boire quatre bières d’affilée, par exemple.

Le patrimoine génétique a-t-il aussi un effet? On est alcoolique de père en fils?

– L’hérédité constitue effectivement un grave facteur de risque. Des études épidémiologiques ont souligné le poids des gènes transmis par le père alcoolique à son fils. Raison pour laquelle la protection des garçons de père alcoolique doit être organisée le plus tôt possible. Les filles sont moins en danger.


L’âge, la dotation génétique: quels sont les autres facteurs de risque?

– Tout d’abord, certains traits de la personnalité. Ainsi, les enfants et les adolescents qui ont des comportements antisociaux ou qui sont très timides courent un risque accru de dériver vers la dépendance. L’impulsivité et la recherche de sensations favorisent également la consommation de boissons alcoolisées.
L’anxiété et les états dépressifs, courants chez les adolescents, sont aussi des facteurs qui y prédisposent. Il en est de même des conflits familiaux. Mais un élément plus déterminant encore est le type de copains que le jeune fréquente. S’il s’agit de buveurs d’alcool, la probabilité que l’adolescent le devienne à son tour est très élevée. Dès lors, un contrôle parental bien pensé est capital. Si les bonnes barrières sont posées, le risque de cheminement vers l’alcoolisme est statistiquement diminué de moitié. Attention, cependant! Il ne faut pas que les parents se muent en policiers. Trop de sévérité aurait un effet contre-productif.

La lutte contre l’alcoolisme repose donc sur la famille, pour une bonne part?

– Si l’écoute et le dialogue sont privilégiés au sein de la famille, ils permettent de résoudre les conflits et d’évacuer les trop-pleins émotionnels, de rassurer le jeune, de freiner son impulsivité, d’orienter le choix de ses fréquentations. Les copains, s’ils sont de bon conseil, remplissent également un puissant rôle protecteur. Par ailleurs, les études mettent en lumière le fait que l’appartenance à une communauté structurée fondée sur des croyances philosophiques ou religieuses est très bénéfique.

Vous avez signalé le faible taux de cuites précoces en Italie. Comment l’expliquer?

– La tradition latine, où les enfants restent plus longtemps dans le giron familial que dans les pays anglo-saxons, est nettement plus protectrice. Autre élément essentiel: les parents ne doivent pas rester muets devant le spectacle de quelqu’un qui est saoul; ils doivent au contraire attirer l’attention de leurs enfants sur cet état peu reluisant, sans stigmatiser pour autant la personne. Rester indifférent serait interprété comme une approbation.

La famille peut-elle enseigner à «bien boire»?

– Cela dépend. Dans les sociétés où la consommation d’alcool est modérée, comme en Italie, et où il est habituel de boire un verre de vin en famille, initier les jeunes a un effet protecteur. En revanche, dans les familles où l’on boit rarement, proposer un verre à un jeune, même pour un mariage ou un anniversaire, ouvre une brèche. Pourquoi? Parce que, dans ce type de familles, l’adolescent n’est pas guidé par une communauté où la modération est au cœur des habitudes de consommation. Les Pays-Bas ont tenté l’expérience à l’école. Le résultat fut une explosion de la prise de boissons alcoolisées chez les jeunes.

Recueilli par Philippe Lambert

*Underage Drinking. A report on Drinking in the Second Decade of Live in Europe and North America, Presses universitaires de Louvain, 2012.

 

«Pas de policiers à l’école»

Aux Etats-Unis, les autorités ont mis en place des programmes scolaires de sensibilisation des jeunes au problème de l’alcool. Qu’en pensez-vous?

– C’est une excellente initiative. Ces programmes ont permis de réduire de 20% le nombre de binge drinkers. Selon les cas, ils sont donnés par les enseignants ou par des personnes extérieures. Il apparaît que lorsqu’interviennent des représentants de l’ordre – des policiers notamment –, l’échec est assuré.

Vous parlez du binge drinking, cette pratique d’alcoolisation maximale en un temps minimal. Conduit-elle plus rapidement à l’alcoolisme que la consommation régulière de quantités d’alcool assez importantes?

– Non, la probabilité de devenir alcoolique n’est pas plus élevée pour le binge drinker qui se saoule le samedi et le dimanche que pour celui qui boit quatre bières par jour, par exemple. Dans les deux cas, elle est de l’ordre de 10%. Toutefois, le fait de boire souvent et beaucoup augmente les conflits avec la famille et l’environnement, ainsi que l’anxiété qui y est liée. Cela perturbe aussi le parcours scolaire – le nombre d’échecs à l’université, par exemple, est supérieur – et, plus généralement, conduit à une baisse des performances cérébrales.

PhL

Mise à jour le Jeudi, 10 Octobre 2013 12:54
 

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