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Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Une
Vendredi, 13 Septembre 2013 00:00

 

 

Votations fédérales

"La Suisse ne peut pas avoir une armée de volontaires"

Le 22 septembre, les Suisses diront s’ils veulent abolir l’obligation de servir et se contenter d’une armée de volontaires. Une idée absurde, dit l’historien militaire Jean-Jacques Langendorf.

2013-37-10aL’armée est grosse, chère et largement inutile; à défaut de la supprimer, dit le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA), il faudrait abandonner l’obligation de servir. Et remplacer le modèle actuel par une armée de volontaires. «Inepties», répond Jean-Jacques Langendorf. Né en 1938, cet écrivain et historien militaire, grand spécialiste du général Dufour et du musicien Ernest Ansermet, a été directeur de recherche à l’Institut de stratégie comparée de Paris. Il défend l’armée suisse dans un ouvrage récemment publié: Une digue au chaos. L’armée des citoyens (éd. Cabedita).

Avant la Révolution, la Confédération n’avait-elle pas une armée de volontaires? Et, s’il faut une armée, pourquoi ne pas se contenter de mercenaires payés pour cela?

 

Jean-Jacques Langendorf: – Cette armée de volontaires est une légende propagée par certains historiens. Les milices – alors cantonales – existaient déjà sous l’Ancien régime, et ce n’était pas du volontariat. On a des textes certifiant que les hommes avaient l’obligation de s’entraîner un dimanche par mois. Dans mon livre, je parle de la guerre des Gougler en 1375, quand la population a repoussé 20’000 brigands franco-anglais qui s’abattaient sur le Plateau suisse – preuve que la milice fonctionnait. A côté de cela, des Suisses poussés par la pauvreté sont partis comme mercenaires. Et les officiers qui rentraient du service étranger devenaient souvent les instructeurs de la milice. Les deux modèles ont coexisté, comme aujourd’hui d’ailleurs, avec un petit nombre de professionnels encadrant des miliciens qui ont l’obligation de servir.

Pouvez-vous citer un exemple, aujourd’hui encore, de l’utilité de cette armée de milice?

– Les services qu’elle rend en cas de catastrophe. Militairement – mais c’est moins facilement mesurable – l’armée est aussi une force de dissuasion. On le sait depuis l’ouverture des archives de l’ex-Union soviétique: un document de la Volksarmee de la RDA affirme qu’en raison de son terrain et de la rapidité de mobilisation de sa milice, la Suisse serait apte à se défendre elle-même en cas d’attaque soviétique.

La gauche, écrivez-vous, s’est toujours méfiée des soldats professionnels, leur préférant une armée de miliciens. Comment expliquer son revirement?

– Bonne question! La gauche rompt avec une tradition qui, jusqu’à la fin de la guerre froide, considérait l’armée professionnelle comme une menace, un Etat dans l’Etat échappant au contrôle démocratique. Les socialistes européens ont encensé la milice helvétique, dont Jaurès disait que, «de tous les systèmes militaires pratiqués dans le monde, c’est à coup sûr le système qui se rapproche le plus de l’idéal d’une armée démocratique et populaire». Si la mentalité a évolué, c’est peut-être à cause d’une tendance à déléguer la responsabilité à d’autres. Je me souviens d’une pub des années 1970 qui montrait une famille suisse, les pieds dans l’eau après une inondation. Le père disait: «On s’en fiche, on est assurés». Autrement dit, on ne se sent plus concerné par le bien commun qu’on délègue à des professionnels; en l’occurrence, à des professionnels de la guerre. Cela comporte des risques: dans la France gaulliste, les militaires de carrière sont allés jusqu’au putsch pendant la guerre d’Algérie.

D’un autre côté, les dangers qui pèsent sur la Suisse ont changé. L’armée ne doit-elle pas s’adapter?

– Je suis tout à fait d’accord que la menace a changé de nature. Comme le disent les initiants, elle peut être écologique, économique, etc. Mais on devra peut-être affronter des infiltrations criminelles, des afflux de réfugiés, des catastrophes naturelles... Si vous mettez tout cela ensemble, les 20’000 hommes demandés par certains politiciens ne suffiront pas. Il y a d’autres menaces qu’on ne veut pas s’avouer, comme une pression de l’Union européenne ou de l’ONU sur nos ressources en eau; car on va vers une guerre de l’eau. Un pays sans armée – c’est ce que veulent les initiants, finalement – n’a plus aucune crédibilité.

Ne prévoyez-vous pas le pire pour appuyer vos arguments?

– D’abord, oui, je suis catastrophiste. Mais quand on possède une richesse que les autres n’ont plus, comme l’eau, on attise les convoitises. Et nos voisins ne nous aiment pas, il ne faut pas se leurrer; personne nous a soutenus, en 2009, dans l’affaire des otages suisses retenus par le colonel Kadhafi. En renonçant à l’obligation de servir, la Suisse est mûre pour une capitulation.

Mais que peut une armée classique contre le terrorisme?

– Elle peut fournir des services de renseignement et d’infiltration, des spécialistes de la cyber-guerre ou effectuer des raids. Mais il ne faut pas tout réduire à cela. L’armée est une dimension inhérente au pouvoir de l’Etat. Ensuite elle peut être organisée de maniè- re plus souple, je suis parfaitement d’accord. Quant aux con- flits traditionnels, il est un peu rapide de les déclarer terminés. Pensez à l’euphorie qui régnait dans les années 1990: le communisme était tombé, on croyait à la paix éternelle, la guerre d’Irak devait être la «der des ders»; eh bien, on a assisté depuis à une dégradation constante des conditions économiques et politiques. Qui aurait dit, il y a vingt ans, que toute la Méditerranée serait en crise aujourd’hui, explosant au Sud, avec d’immenses problèmes économiques au Nord?

Les cours de répétition coûtent cher à l’économie: pourquoi ne pas payer des professionnels?

– Le manque à gagner dû aux cours de répétition a toujours existé et c’est à l’employeur – que je ne plains pas – de le supporter. Mais une armée professionnelle coûterait beaucoup plus cher. Un soldat est efficace jusqu’à quarante ans. Et ensuite? Il y aurait des retraites à payer pendant vingt-cinq ans. Regardez la Belgique: elle peine à recruter, d’autant qu’elle a, comme la Suisse, un petit bassin de population. Et son armée professionnelle est presque aussi chère que la nôtre, pour seulement 32’000 hommes sans chars ni artillerie.

Mais la Belgique peut compter sur l’aide des forces européennes?

– Parmi les multiples échecs de l’Union européenne, il y a l’armée européenne, qui n’existe pour ainsi dire que sur le papier. L’UE a manqué une occasion extraordinaire, dans les années 1990, de quitter l’OTAN. On s’est dit que ça coûterait trop cher, qu’on n’aurait plus le parapluie américain. Du coup, l’Europe n’a plus aucun poids militaire; les Américains ne la considèrent plus que comme le «musée du monde».

Les pays européens qui sont passés à l’armée professionnelle ont-ils perdu en cohésion nationale?

– Certainement. Les grands pays d’Europe sont tous confrontés à des mouvements indépendantistes: l’Ecosse, la Catalogne, les Flandres... L’armée était un élément de cohésion. En France, les Lorrains ou les «Chtis» découvraient leur pays en étant en caserne à Aix-en-Provence. Pour un Genevois aussi, la Suisse allemande est une terra incognita.

Avez-vous un grade dans l’armée?

– Non; je connais les casernes et les guerres, car mon père était officier supérieur dans l’armée américaine, mais je n’ai pas fait de service militaire. Je suis d’une objectivité aérienne (rires).

Christine Mo Costabella

La semaine prochaine: «Pourquoi je défends l’initiative du GSSA», avec l’historien Jean Batou.

Egalité

Le service civil est une chance, sauf pour les femmes

Les femmes peuvent aussi faire du service civil. Mais c'est plus compliqué que pour les hommes. Or, il représente une première expérience professionnelle appréciée des employeurs.

 

2013-37-12bBeaucoup d’hommes, quand ils traînent les pieds aux cours de répétition ou s’acquittent à contrecœur de leur taxe militaire, maugréent contre les femmes qui n’ont pas à faire l’armée. Des femmes politiques pointent, elles, une autre inégalité entre les sexes: celle que représente le service civil. «Il paraît discriminatoire de ne pas permettre aux femmes un accès direct au service civil, expliquait Sandrine Bavaud, ancienne députée verte au Grand conseil vaudois, en 2009. Le service civil permet d’acquérir des savoir-faire et des savoir-être, d’élargir son réseau, d’apprendre une langue, autant de compétences pouvant être valorisées au niveau professionnel.»

Conflit de conscience

Les conditions d’accès au service civil ne sont pas les mêmes pour les hommes que pour les femmes. Le service civil a été conçu comme un service de remplacement pour les personnes qui ne peuvent concilier l’engagement militaire avec leur conscience. Les femmes n’étant pas soumises à l’obligation de servir, elles incorporent l’armée sur une base volontaire. Pour elles, le conflit de conscience n’existe pas. Du moins pas avant d’avoir goûté à la caserne. Si les hommes peuvent s’inscrire dès qu’ils sont déclarés aptes au service, les femmes doivent effectuer leur école de recrue avant de pouvoir se tourner vers cette solution de remplacement. Ainsi, en Suisse romande, les femmes civilistes se comptent «sur les doigts des deux mains», selon Frédéric In-Albon, responsable du centre régional du service civil de Lausanne. Il s’agit de jeunes femmes qui ont volontairement rejoint l’armée, puis remis en question leur engagement pour des motifs de conscience. Ce qui, entre autres, turlupine Sandrine Bavaud et les conseillères nationales Francine John-Calame et Maria Bernasconi avant elle, c’est que le service civil représente, pour beaucoup de jeunes, une première expérience – bien rémunérée – du monde du travail.

Trouver un job

En Suisse, la plupart des postes s’insèrent dans le domaine social, paramédical ou environnemental. Pour qui cherche bien, il est aussi possible de travailler dans le développement en Amérique latine, en Inde, au Ghana, en Egypte ou dans les régions tibétaines de Chine, comme journaliste radio au Nicaragua, orthopédiste en Inde, électronicien en Papouasie-Nouvelle-Guinée,... Autant de postes qui peuvent faire rêver des jeunes diplômés en quête d’emploi. «Il est rare de trouver un job grâce au service civil, tempère Frédéric In-Albon. Mais les employeurs, moi le premier, apprécient les gens qui ont déjà une expérience professionnelle.» Cela prétérite-t-il le parcours professionnel des femmes? «Le débat mérite d’être lancé.» Tel qu’il est conçu aujourd’hui, le système se concentre sur l’obligation de servir l’Etat, pas sur les bénéfices que la personne peut en retirer. Or, un glissement s’est effectué à mesure qu’il a fallu justifier l’obligation de servir, constate-t-il. «On valide, par exemple, la formation d’officier par un diplôme de management; on essaie de vendre l’obligation de servir par un apport personnel ou professionnel. De ce point de vue, on peut parler d’inégalité puisque, pour pouvoir profiter du service civil, les femmes doivent payer cher de leur personne en passant par l’école de recrues.» Que se passerait-il si l’initiative du GSsA – qui ne demande pas seulement l’abrogation de l’obligation de servir, mais la mise en place d’un service civil volontaire ouvert à toutes et à tous – était acceptée? Il y aurait des volontaires, pense Frédéric In-Albon. «L’expérience des autres pays montre que les gens ont envie de s’engager pour la communauté. Mais aussi que, quand la situation économique se péjore, le service civil peut représenter pour les jeunes un engagement garanti, même s’il est peu payé: une manière de garder un pied dans le monde professionnel.» 

Aude Pidoux

C’est pas juste «Alors que l’égalité s’est renforcée au point que les femmes sont pour la première fois de l’histoire en majorité au Conseil fédéral, le temps est venu de franchir le pas du service obligatoire», écrivaient les Jeunes PDC après l’élection de Simonetta Sommaruga en 2010. Le groupe proposait de rendre le service militaire obligatoire pour les femmes et, à défaut, de les assujettir à la taxe de remplacement. Leur proposition n’a provoqué que quelques haussements de sourcils. Il paraît en effet hors de question que l’armée, en plein processus de réduction de ses effectifs, ouvre la porte à des dizaines de milliers de recrues supplémentaires. Et, comme l’a relevé la porte-parole des PDC, Marianne Binder, «l’égalité des salaires est encore loin d’être acquise. De plus, les femmes contribuent à leur manière à la famille et à la société en consacrant une bonne part de leur temps à l’éducation des enfants». Pour garantir l’égalité entre les sexes face à l’armée, l’autre solution consisterait à lever l’obligation de servir. C’est d’ailleurs l’un des arguments du GSsA. AuP

 

Mise à jour le Vendredi, 13 Septembre 2013 10:22
 

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