ecovoiturage-upper

news menu left
top news photography Les portraits de Dame Helvetia

Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Une
Jeudi, 22 Août 2013 00:00

 

 

Ecrivains voyageurs

Les voyageurs s'essaient à l'immobilité

 

Où et comment voyager aujourd’hui alors que le monde est à la portée de tous? Les écrivains voyageurs actuels ont leurs recettes, jusqu’à expérimenter le voyage sédentaire.

2013-34-27BAujourd’hui, la mer de Blaise Cendrars est pleine de yachts. Dans l’Istanbul de Pierre Loti, les touristes en mini shorts viennent passer le week-end. L’Iran et l’Asie centrale se visitent en tours de neuf jours all inclusive. Et l’Australie de Bruce Chatwin est prise d’assaut par les jeunes routards.
Si le voyage change, les écrivains voyageurs restent. Certains, comme la Genevoise Aude Seigne, s’accommodent parfaitement de la nouvelle donne. «Je marche dans les rues avec ces filles que je ne connais pas et pourtant nous sommes pareilles. Nous avons vaguement le mal du pays, beaucoup de kilomètres derrière nous (…). Nous portons à peu près les mêmes habits ce soir-là dans Vienne. Un jeans, des baskets, un gros pull en polaire et un sac en bandoulière qui a dû traîner dans toutes les gares d’Europe. L’uniforme de la backpackeuse en quelque sorte», écrit-elle dans Chroniques de l’Occident nomade (Editions Zoé, 140 pages).
Damas, l’Inde, Odessa, Moscou, l’Ontario. L’Australie, le Cap nord et les Balkans. L’Italie et Ouagadougou. Entre 15 et 23 ans, Aude Seigne part chaque été pendant deux ou trois mois. De ses voyages, qui sont ceux de la jeunesse européenne, elle fait le bulletin, la chronique intime. Entre en introspection. Après quoi court-elle? Que recherchent ces backpackers qui quadrillent la planète, fréquentent hostels et auberges de jeunesse, des dortoirs où ils rencontrent leurs semblables, aiment et refont le monde? La liberté absolue? La transparence? «Les gens que je venais de quitter ignoraient ma destination, les gens que je comptais rencontrer ne savaient rien de mon existence.» Pour Aude Seigne, née en 1985, le meilleur moment du voyage est contenu dans le départ: «Quand on part, on n’est déjà plus là, mais on n’est pas encore ailleurs».

L’ailleurs inaccessible

A d’autres, les auberges de jeunesse ne suffisent pas. S’ils partagent la même frénésie des voyages, ils sont attirés par le vide. Le rare ailleurs encore inaccessible ou ignoré des touristes. C’est le cas de Sylvain Tesson, l’un des plus fameux écrivains voyageurs contemporains. En 1993 et 1994, ce Français né en 1972 fait le tour du monde à vélo avec un comparse. Il en tire le livre On a roulé sur la terre. La machine est lancée, il devient insatiable: il traverse l’Himalaya à pied du Bhoutan au Tadjikistan; il parcourt les steppes d’Asie centrale à cheval; il prend part à des expéditions archéologiques en Afghanistan et au Pakistan. Entre 2003 et 2004, il accomplit le voyage ultime: sur les traces des évadés du goulag, il suit le chemin évoqué par Slawomir Rawicz dans A marche forcée. Il relie, à pied, la ville de Iakoutsk (Sibérie) à Calcutta (Inde) en traversant le lac Baïkal, la Bouriatie, la Mongolie, le désert de Gobi, le Tibet et l’Himalaya. Chacun de ses voyages fait l’objet d’un livre. De sa plume sobre, Sylvain Tesson transmet, dans ses détails concrets, la profondeur du monde.
Livres, mais aussi conférences, documentaires, reportages, émissions télévisées: «voyageur sans attaches», Sylvain Tesson parvient à vivre de ses pérégrinations, au prix d’une certaine effervescence. Il a, avoue-t-il, un vieux contentieux avec le temps: il passe trop vite. Le voyage est une façon de le ralentir. Les secondes «passées sur la route filaient moins vite que les autres. (…) Je me passionnais pour les aéroports où tout invite à la sortie et au départ. Je rêvais de finir dans un terminal. Mes voyages commençaient comme des fuites et se finissaient en course-poursuite contre les heures.»

2013-34-27ASix mois de vivres

Trois jours passés dans l’isba d’un garde-chasse russe lui ouvrent les yeux: «Voilà la vie qu’il me faut». En février 2010, il expérimente donc l’immobilité. Il s’installe avec six mois de vivres et une soixantaine de bouquins dans une cabane isolée sur les rives du lac Baïkal. Il détaille les raisons de cette retraite dans son livre Dans les forêts de Sibérie (Gallimard, 266 pages): «J’étais trop bavard, je voulais du silence, trop de courrier en retard et trop de gens à voir, j’étais jaloux de Robinson, par lassitude d’avoir à faire les courses, pour pouvoir hurler et vivre nu».
Mais surtout une quête: «Vais-je trouver ici ce que j’ai cherché en vain durant tant de voyages? Une raison d’être? Pas de route, pas de voisin, la ville à 500 km. Je vais enfin savoir si j’ai une vie intérieure», lance-t-il dans le film qu’il réalise pendant son séjour. Des températures glaciales, un lac gelé, des ours, une lampe à huile, du bois à couper, la solution est simple: «Il suffisait de demander à l’immobilité ce que le voyage ne m’apportait plus: la paix».
Ce soudain besoin d’immobilité, il n’est pas le seul à le ressentir. Après huit étés inlassablement passés sur les routes, Aude Seigne dépose ses valises à Genève. «J’ai vu La Réunion, l’Australie, l’Europe de l’Est, l’Inde. Mais quand je reviens, mes amis, eux, ont aimé, mes amis, eux, ont vécu une vie genevoise, une vie jeune, insouciante ou sérieuse mais présente. (…) C’est un peu de conscience qu’ils accumulent, de partage, d’amitié, c’est un peu de leur vie qui se construit et de leur jeunesse qui passe, alors que j’égare la mienne ailleurs.»
En 2005, Blaise Hofmann, autre écrivain et voyageur suisse né en 1978, partage la même faim de parenthèse. Après son premier livre, Billet aller simple (L’Aire, 283 pages), qui relate un long voyage en Europe, en Asie et en Afrique, et un tour de la Méditerranée conté dans Notre mer (L’Aire, 210 pages), il expérimente une autre forme de nomadisme, plus locale. Il se fait berger le temps d’un été, transhume entre les alpages des Alpes vaudoises. Estive (Zoé, 203 pages), le livre qui, oscillant entre le récit de vie et le reportage sur les habitants des altitudes, raconte son expérience est un «anti-récit de voyage parce que tout à fait sédentaire».

Mille moutons

Mille moutons. Un immense troupeau avec ses meneuses, ses peureuses, ses emmerdeuses. La montagne. Des chiens: «Tina et Brina, deux vrais potes, de ceux dont on ne peut se passer. (…) Chienne de vie. J’écris sur le sol. Bientôt j’apprendrai à renifler les pierres, à gratter le sol, à lécher l’herbe humide, à passer la langue sur mes plaies. Je parle chien. Bâtard.» Et la brume: «La brume fait que l’on pourrait habiter un refuge himalayen ou une cabane andine que cela n’y changerait rien». Là-haut, dans la région de l’Hongrin, les rares personnes qu’il croise valent les rencontres de l’autre bout du monde.

Aude Pidoux

Le Nord de la Russie

Les étendues de Sibérie: une région presque vide où règnent le froid en hiver, les moustiques en été. Cette nature encore sauvage, une des dernières de la planète, attire les grands voyageurs. «J’ai l’impression d’être de là-bas. J’aime cette profondeur slave, je me sens bien dès qu’il y a des bouleaux», confiait Sylvain Tesson dans une interview sur France 5.
La Iakoutie, le Kamtchatka, le fleuve Amour, la mer d’Okhotsk, la Transbaïkalie, la république de Touva: l’immensité russe a aussi happé Cédric Gras. Agé de trente ans, ce Français a déjà passé trois ans à Vladivostok et deux années en Sibérie et dans le reste de la Russie. Dans son dernier livre, Le Nord, c’est l’Est, il relate une découverte intrigante: pour les Russes et leurs autorités, l’Est du pays, ainsi que ses zones de montagnes et autres régions isolées, correspondent au Nord administratif et ressenti. Les salaires des fonctionnaires y sont notamment plus élevés qu’ailleurs.
Parcourant ces contrées en train, en bus, à pied ou en auto-stop, Cédric Gras dresse le portrait des gens qui les peuplent. Une école se finance en produisant des pommes de terre. Les Chinois s’installent et bradent le prix des légumes. Mines, hydrocarbures, concessions forestières: les défis sont grands, les vies petites.

AuP

Cédric Gras, Le Nord, c’est l’Est, Editions Phébus, 210 pages.

Mise à jour le Jeudi, 22 Août 2013 07:56
 

Cette semaine

2018-50-Sommaire 

 

archives-2018

 

Tablette Amigo




Echo Magazine © Tous droits réservés. Route de Meyrin 12. CH-1211 Genève 7. Tél +41 22 593 03 03. Fax +41 22 593 03 19 redaction@echomagazine.ch