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top news photography Les portraits de Dame Helvetia

Homo Helveticus. L’homme helvétique. Un titre qui sonne comme le nom d’une espèce disparue au paléolithique. Ou qui évoque la quête d’un individu plus complexe qu’il n’y paraît derrière son air statufié. C’est cette piste qu’a suivie Didier Ruef sans trop savoir où elle le mènerait. Elle ressemble à un labyrinthe identitaire entre Alpes, Plateau et Jura, de Chiasso à Bâle en passant par Euseigne, Engelberg et l’inévitable prairie du Grütli. Un parcours de trente ans, de 1987 à 2017, pas si fléché que cela. Pour en savoir plus...
Articles 2013 - A la Une
Jeudi, 08 Août 2013 00:00

 

 

Jeunes en difficulté

"Le plus dur fut d'arrêter de fumer des joints"

 

Faire les foins, retourner les fromages, couper les chardons: voilà deux mois que Lionel * (16 ans) a quitté Genève pour une ferme à Euseigne, en Valais. Un placement estival qui devrait permettre à ce jeune en difficulté de reprendre pied..

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Deux heures de l’après-midi. Un soleil de plomb tape sur la ferme de Champasse à Euseigne, dans le Val d’Hérens (VS). «Jamais autant bossé de ma vie!» A l’ombre d’un grand parasol, bottes crasseuses, bas de training noir et tee-shirt blanc, Lionel (16 ans) prend une pause devant la ferme des Morend. «Même le dimanche on trime ici. Faire les foins? C’est l’horreur, ça griffe les bras et ça pique les genoux. Et puis ces saloperies de chardons, ça sert à rien de les couper: ils repoussent à tous les coups!»
Une légère odeur de fumier flotte dans l’air. Tandis que Lionel peste sur son séjour en montagne, une musique rythmée – du rap peut-être – s’échappe des écouteurs qui pendent le long de sa poitrine. Voilà deux mois que le jeune homme a quitté Thonex, le quartier genevois où il a grandi. Et où il a connu certaines difficultés qui l’ont mené devant le juge des mineurs.
«Il aime bien se plaindre, mais il est très volontaire dans le travail.» La peau tannée par le soleil, lunettes noires sur le front, François Morend observe son poulain d’un œil bienveillant. Comme Lionel, François n’est pas de ceux qui tournent autour du pot. Plutôt franc du collier, la langue de bois, il ne connaît pas: «Le seul problème avec Lionel, c’est qu’il faut parfois lui botter le cul pour qu’il se lève le matin», lance-t-il d’un air amusé.

Pas des vacances à la ferme

«A 14 ans, j’ai failli devenir curé. Ma mère m’a dit ‘t’es trop intelligent!’, poursuit François. Le collège, ce n’était pas vraiment mon truc. Je me suis engagé dans la gendarmerie. Pour aider les gens – même si certains ont de la peine à y croire», ajoute-t-il en insistant sur les derniers mots. «Ouais, ben tu es une exception. Chez nous, la plupart deviennent flics juste pour porter un flingue.» La réponse de Lionel a fusé. La complicité entre les deux hommes est palpable.
En 1989, alors qu’il avait 23 ans, le Valaisan a pourtant troqué son «flingue» pour une pioche. Aujourd’hui, François et sa femme Claudia Gaillard possèdent des vaches, des veaux, des chèvres, des chevaux et des poules. Et sont connus pour leur «tomme d’Euseigne» qu’ils produisent en plus du lait. Des huit enfants qui forment cette famille recomposée, trois vivent sous le toit des Morend-Gaillard. Mais, à Champasse, il n’est pas rare d’apercevoir plus de monde. En ce moment, un civiliste de Lausanne et deux ouvriers agricoles polonais y travaillent. Alors pourquoi s’encombrer d’un adolescent supplémentaire – qui plus est «difficile»?
«Par conviction. Certains peuvent penser qu’on le fait pour avoir de la main-d’œuvre bon marché, mais c’est pour donner un coup de pouce à ces gamins un peu paumés», répond François. «Ce sont tous de braves types, enchaîne Claudia, qui est également engagée en politique au niveau communal. Mais tellement influençables! Vous les laissez un mois avec des curés et ‘paf’, ils passent la soutane! Quand nous avons vu dans Agri hebdo que Caritas-Montagnards recherchait des familles d’accueil pour aider des jeunes à se reconstruire, on s’est dit qu’on avait assez de place pour une personne de plus», précise-t-elle.

2013-32-13AArrêter la fumette

Et le principal intéressé, qu’en pense-t-il? «Je me serais déjà barré si c’était insupportable. La première semaine, le plus dur (en plus des foins), ça a été d’arrêter de fumer des joints – j’en grillais jusqu’à dix par jour avant. Une fois le cannabis évacué, mes idées sont devenues plus claires», répond Lionel. Les mouches, il s’y est habitué, et pour les orties, il a vite compris que le port du short était à éviter. Le jeune homme s’attendait au pire quand on lui a annoncé la nouvelle: trois mois dans le Val d’Hérens chez un policier devenu paysan – «Où? Quoi, un ex-flic?».
La journée commence à 8 heures par le lavage des machines. Ensuite les foins. Et les chardons que l’on coupe pour assurer un bon herbage aux bêtes. Une tâche dont François n’a plus le temps de s’occuper: «Lionel me donne un coup de main pour ces mille et une choses qui me bouffent du temps, comme tourner les fromages». La journée se termine par le contrôle du parc barbelés, barrières, etc. «Ici, je me nourris bien. Avant, il m’arrivait de ne pas manger du tout. A force de fumer, je n’avais plus faim», explique Lionel, qui aura fini par goûter à une vraie raclette.
«Les familles avec lesquelles collabore l’équipe de Caritas-Montagnards (voir encadré ci-dessus) permettent aux jeunes de reprendre un rythme, commente le président du Tribunal des mineurs genevois Olivier Boillat (voir pages 15-17): impossible de faire des projets, d’être actif, quand on se couche tous les jours à 4h du matin et qu’on se réveille à midi. On zone, on risque de se mettre à consommer de la drogue.»
Les séjours dits «de rupture» ouvre la possibilité de sortir de ce cercle vicieux. Les mineurs placés doivent à nouveau respecter des horaires et travailler. «La plupart du temps, ils sont fiers des tâches qu’ils ont accomplies pendant leur placement. De plus, ils sont accueillis par des personnes bienveillantes qui ne sont pas là pour les juger», ajoute Olivier Boillat.
Et si la mesure ne marche pas forcément à tous les coups, ce grand bol d’air est salutaire pour la plupart des garçons et filles concernés quelles que soient les difficultés (scolaires, familiales) traversées.

Pas le foyer!

Alors Lionel, bientôt à l’école d’agriculture? «Dans tes rêves, répond du tac au tac l’intéressé. Ici la famille est sympa, mais je ne pourrais jamais vivre comme ça. Travailler les week-ends... Et en plus je n’aime pas les vaches, elles sont moches et chient partout. Le seul animal que j’apprécie ici, c’est le chat.» Et pour la suite, des projets? «Maintenant que j’ai les idées un peu plus claires, je me dis que ce serait une bonne idée de recontacter un atelier de métallurgie et serrurerie où j’ai fait un stage avant de me mettre à fumer. Je peux tenter un apprentissage.» Et pour le C.V., Lionel peut compter sur l’aide de François: «Ce sera vite fait: ‘A l’école jusqu’à 14 ans et après rien’, plaisante le fermier.
Sérieusement, on va regarder ça ensemble, faire une lettre de motivation, ce n’est pas compliqué, tu verras». «Ça vaudrait mieux parce ce que me mettre en foyer après ces trois mois, ce serait la pire des choses», conclut Lionel.

Cédric Reichenbach

Renseignements et conditions pour devenir famille d’accueil: Caritas-Montagnards, rue Etraz 12, 1003 Lausanne. Tél. 021 341 93 39 Cette adresse email est protégée contre les robots des spammeurs, vous devez activer Javascript pour la voir. . Dons: CCP 60-7000-4.
*Prénom d’emprunt.

Caritas-Montagnards frappe fort

«Le placement de jeunes en difficulté n’est qu’un aspect du travail de Caritas, qui soutient depuis presque 40 ans des familles paysannes de montagne, notamment via le placement de bénévoles», explique la déléguée de Caritas-Montagnards Jessica Pillet, dont le bureau se trouve à Lausanne.
Cette année, sur demande de la justice civile ou pénale, Caritas a déjà effectué plus d’une quarantaine de placements de jeunes en Suisse romande – la durée d’un séjour va de quelques jours à plusieurs mois. Chaque famille, une vingtaine en moyenne, reçoit entre 80 et 90 francs par jour. Elles sont formées et encadrées par l’association, qui intervient en cas de difficulté. L’âge des jeunes concernés va généralement de 14 à 17 ans, mais il peut atteindre 22 ans.
«Dans le cas de Lionel, souligne Jessica Pillet, il s’agit d’un ‘time-out’ prévu pour éloigner temporairement l’adolescent du milieu où il vit et qui a une influence négative sur lui.»
Il arrive aussi au juge de condamner un adolescent à des «prestations personnelles», sorte de travaux d’intérêt général pour mineurs. Si la démarche est différente – le jeune purge sa peine en travaillant à la ferme –, les effets bénéfiques d’un séjour au grand air restent les mêmes: électrochoc, éloignement des mauvaises fréquentations, retour à la nature salutaire, nourriture saine et revalorisation de soi.

CeR

Justice des mineurs: bateau et traversée du désert

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Travailler dans une ferme ou comme mousse sur un bateau: les alternatives à la privation de liberté pour mineurs existent. A Genève, des éducateurs spécialisés «mobiles» suivent également de près les cas les plus sensibles.


«La privation de liberté ne doit être utilisée qu’en dernier recours»: le président du Tribunal des mineurs genevois Olivier Boillat estime que les alternatives à l’enfermement, en particulier avec les mineurs, doivent être privilégiées. «Comme l’exige la loi», souligne le juge.
«A part le placement en foyer, nous avons recours à des ‘séjours de rupture’, explique l’homme de loi. Nous collaborons avec Caritas-Montagnards (voir pages 10 à 13) et d’autres institutions telles que l’Association Pacifique qui permet à des jeunes d’embarquer sur un bateau comme mousses.»
En mer, les jeunes hommes sont valorisés par le travail et le sens des responsabilités. D’autres traversent le désert, à l’initiative par exemple de l’association La Fontanelle (VS). «Le prix de ces placements est équivalent à celui d’une journée en foyer ouvert. Garder un jeune en foyer fermé coûte au final deux fois plus cher», précise Olivier Boillat.
Depuis 2008, les juges des mineurs du canton de Genève comptent également sur six éducateurs sociaux un peu particuliers. Leur terrain de chasse s’étend du tribunal au domicile du jeune en passant par l’école, les parcs, les cafés ou les clubs de sport. Formant l’Unité d’assistance personnelle (UAP), elle-même intégrée à la Fondation genevoise pour l’animation socioculturelle, ces éducateurs itinérants travaillent uniquement sur mandat pénal et s’occupent des cas les plus sensibles. «Ils consacrent du temps aux mineurs. Les parents sont aidés. Ils peuvent appeler les éducateurs pour demander conseil et être écoutés. Cela contribue à soulager le service de protection des mineurs parfois débordé. L’UAP suit le jeune ayant commis une infraction et a un œil sur tout ce qui gravite autour de lui», commente Olivier Boillat.

Educateurs tout-terrain

Et ils ne lâchent pas le morceau. «Il s’agit d’une mesure sous contrainte prononcée par le tribunal. Tout le monde est obligé de collaborer», enchaîne l’un des six éducateurs. Leur but est d’accompagner le jeune dans sa réinsertion ainsi que sa famille, en d’autres termes tout faire pour éviter le placement ou l’enfermement. «Nous voyons chaque garçon ou fille au minimum une fois par semaine et les parents au moins une fois tous les quinze jours. Ceux-ci doivent parfois retrouver leur autorité et notre rôle est de les accompagner. Se rendre régulièrement au domicile des familles permet de cerner certains problèmes indécelables de l’extérieur», souligne un autre éducateur.
Suivis de près, les dossiers avancent. Ainsi, les fameux temps morts – entre deux procédures, par exemple, et durant lesquels une jeune fille ou un jeune garçon a vite fait de rechuter – sont souvent évités. Et à la fin? «Le juge doit être suffisamment rassuré pour lever le mandat. On n’y arrive pas toujours, mais on fait tout pour», répond un des travailleurs sociaux. «Les résultats sont positifs. Le nombre d’éducateurs spécialisés ‘mobiles’ est d’ailleurs passé de 3 à 6 depuis le début du projet», conclut Olivier Boillat qui se félicite de la collaboration avec l’UAP.

Cédric Reichenbach

Mise à jour le Jeudi, 08 Août 2013 08:11
 

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